jeudi 10 mai 2007

Le lac noir

Je vis seul, souvent, même s'il m'arrive à l'occasion de rencontrer quelques amis, le temps d'un dîner convivial, quand dehors les sombres sapins se couchent et se redressent comme les poils d'un tapis sous la main glaciale du vent, et que la montagne gémit sous les assauts inlassables du gel. Nous restons là, fréquemment assez tard, et la chiche lueur de l'ampoule jaune du plafonnier délimite un cercle de chaleur qui nous rassemble et fait paraître le froid moins pénétrant, dans les odeurs de soupe, de ragoût et de viande salée. Alors le rubis du vin étincelle dans nos verres et semble promettre l'ineffable trésor d'un réconfort merveilleux. Les langues se délient, et nous évoquons des souvenirs, des histoires, de nouvelles légendes que nous réinventons à mesure que s'épaissit la noirceur derrière les volets clos.
Je suis gardien de nuit, ce n'est pas une tâche très fatiguante ni très prenante, et qui me laisse le loisir de parcourir en solitaire les sombres massifs de sapins qui environnent les lieux. Je surveille une scierie dans les Vosges, située au bord du Lac Noir. Pourquoi cette étendue d'eau glacée porte un tel nom, je ne le sais que depuis peu. C'est tout récemment que je l'ai appris, l'autre nuit, alors qu'avec Denis, repus mais néanmoins inassouvis de notre continuelle fringale de bonne chère, nous rêvions à d'amples choucroutes surmontées de charcuteries en colonnes grasses et luisantes à la fois, et dont les sucs irrigueraient de tendres pommes de terre blondes à souhait.
- Mon très cher ami, me dit Denis, serrant dans sa grande pogne un verre de schnapps, je suis historien, tu le sais."
Je le savais, en effet, même si je n'ai jamais su les raisons qui avaient poussé ce gaillard d'un mètre 80 pour 135 kilos à s'exiler ici, loin de toute grande ville. Je soupçonne fort là-dessous une histoire de cœur, de celles qu'il traite à la légère en se moquant de lui-même, mais qui néanmoins le bouleversent profondément, bien plus que ce qu'un reste d'orgueil imbécile le laisse en révéler.
Il était passé me voir, ce soir-là, et nous avions fait honneur à un civet de lièvre fort civil, mariné dans le vin et assaisonné aux airelles sauvages. Pour l'heure, reposant confortablement sur nos sièges, nous dégustions une eau-de-vie que distillait un bûcheron des mes connaissances, un homme qui parlait peu mais savait y faire. Etait-ce le vent du dehors qui faisait ainsi vaciller l'ampoule du plafonnier au bout de son fil ? Très certainement, mais le jeu des ombres et de la lumière dessinaient sur la face de l'historien d'étranges sculptures. Je me resservis un verre de schnapps que je portais à mes lèvres, et, pendu au lèvres de mon ami, laissai la familière brûlure de l'alcool gonfler ma bouche des délicieux parfums de la mirabelle.
Denis me conta que, jadis, le Lac Noir ne portait pas ce nom. Pour moi, qui avait trop versé à mon sens dans la fréquentation agaçante de mes semblables, je n'avais vu dans ce patronyme que le stupide besoin d'identifier les choses en les baptisant de telle sorte qu'il ne soit pas possible d'ignorer leur nature. Ainsi, le Lac Noir aurait du être ainsi nommé en raison des sapins qui l'entourent. L'histoire, la grande, en avait décidé autrement.
L'endroit avait été fréquenté de tous temps, attestait Denis, et certaines grottes des environs gardaient, cachées sous le lourd boisseau de leur obscurité, des peintures rupestres d'une étrange beauté sauvage, de surprenants mégalithes aux faces gravées de lignes courbes, ainsi que quelques étendues de pierre plate où avait été creusées de petites cupules et que l'on disait être utilisées pour immoler des bêtes, mais parfois aussi des condamnés à mort. Pour autant, les hommes ne s'étaient jamais établis durablement dans les environs proches. D'une lignée temporelle remontant aux hommes de la préhistoire, les berges avaient été un lieu de culte, et si jusqu'alors on n'en avait jamais sondé le fond, nul doute que les eaux profondes du Lac Noir recelaient une grande quantité d'ossements sacrificiels, d'objets précieux jetés là en expiation, ainsi que bien d'autres curiosités encore. A bonne distance, on avait relevé des traces attestant l'existence passée d'un campement primitif, sous le tracé de la route principale du village de R***.
Le village de R***, dont il ne subsiste de nos jours que des ruines squelettiques peuplées de choucas croassants et vindicatifs, avait eu le sombre privilège d'abriter en son sein un seigneur Armagnac, capitaine démobilisé par la guerre de Cent Ans, qui avait choisi d'y installer, avec sa compagnie de gueux, le quartier général de ses forfaits. De là, notre homme menait des attaques incessantes pour rançonner les riches marchands, piller les villes avoisinantes et même parfois descendait jusque dans la vallée pour assouvir sa soif de richesses et de plaisirs faciles. La populace s'en émut, et il fut décidé de mettre fin aux agissements du triste sire.
Il ne fallut pas moins de quatre compagnies de soldats pour déloger le rapace de son repaire, au terme d'une bataille qui dura près de cinq jours. Bataille meurtrière, s'il en fut, car l'Armagnac savait se battre, et utilisa avec le génie des soldats aguerris tant le couvert des arbres que la pente des terrains pour gêner l'avancée de ses adversaires. Quand s'éteignit le cliquetis des épées et le vibrant choc mat des flèches, il ne restait plus qu'une poignée de soldats, amer prix d'une victoire accablante sur les brigands. Partout où portait le regard, ce n'était que ruisseaux de sang offrant un baptême impie à la terre, chatoiement des foulards de couleur et des colifichets des ruffians tombés au sol, éclat métallique d'armes qu'étreignaient encore les mains des moribonds. Il ne fallait pas songer à enterrer tous les morts, pas plus qu'il ne convenait de s'attarder longtemps encore en ces lieux, car le bruit courait qu'une autre compagnie d'Armagnacs était en route. Tous les cadavres furent donc jetés dans le lac, soldats et brigands mêlés, les ennemis d'avant devenus chair morte indifférenciée. Alors que progressait la tâche macabre de traîner tous les corps jusqu'aux berges, les corbeaux arrivaient, nombreux, par milliers, et formaient une hideuse couverture bruissante et caquetante à la morbide pâture qu'ils s'appropriaient. Les hommes achevèrent en toute hâte leur besogne. Quand ils quittèrent les lieux, le soir tombait et les plumes noires des charognards se confondaient avec l'obscurité naissante. De ce jour, le lac fut nommé Lac Noir.
Denis se tut. Dehors, une chouette effraie lâcha un cri lugubre. Le froissement de ses ailes nous apprit qu'elle venait de passer la lucarne avant d'arpenter le grenier pour amener en pitance à ses petits le cadavre de quelque rongeur tombé sous ses serres. Nous ne disions rien. Les yeux dans le vague, j'écoutai le cliquetis de ses griffes sur le plancher, au-dessus de nos têtes. Dans mon dos, le poêle à faïence distillait une douce chaleur ronronnante, rompue de temps à autre par le claquement sec d'un morceau de charbon humide.
Il était une autre légende que Denis ne connaissait pas, et qui elle aussi avait trait au Lac Noir.
Mon travail, la nuit, dans la scierie, se borne à effectuer une ronde, afin d'être sûr que le feu ne risque pas de consumer les lieux. En parcourant l'usine silencieuse, dans l'obscurité, mes pas m'amènent régulièrement dans les bureaux aux fenêtres donnant sur le Lac et, à chaque fois, je ne peux m'empêcher de me remémorer ce que j'y vis, une nuit de solstice d'hiver.
Denis connaissait Attila, bien évidemment, ce pillard venu d'Asie Centrale dont la horde avait tracé un sillon sanglant jusqu'à déferler sur Rome d'où il avait mis fin à sa terrifiante course. Dans sa retraite, le Hun était passé par les Vosges, à deux pas du Lac Noir. Il y avait établi un campement provisoire, de campagne. Dans la tremblante lueur des torches, la horde avait fait halte plus haut, dans la forêt. Les femmes et les enfants des Huns connurent-ils la peur, sous la sombre futaie des sapins ? Le bétail meugla-t-il, exhalant sa faim et sa fatigue dans de grands panaches de vapeur lâchés par leurs naseaux dilatés ? Je ne crois pas que la légende ait raconté la foule immense des Huns, peuple des plus nomades, les innombrables chariots bâchés, les appels et les cris dans la nuit, les bruits de la forêt. Elle dit clairement par contre que, dans le sillage écumant des chevaux menés au combat, roulait un splendide chariot, dont le timon était d'or massif et les roues de bois précieux cerclé d'argent. Pas moins de six bœufs au pas pesant le menaient. Sous la bâche gisait le fruit des rapines de Attila, des monceaux de joyaux merveilleux, des tonnelets emplis d'or en poudre, de multiples cassettes dégorgeant de pierres précieuses, des sacs sans nombre où cliquetaient des couverts d'or, de vermeil et d'argent. Orgueil de son chef, ce chariot était apte à assurer la fortune éternelle, même du plus dispendieux des audacieux qui ferait main basse dessus. Ne racontait-on pas que s'y trouvait, protégé par un écrin de peau d'agneau mort-né, la corne d'abondance d'où jaillissait, pour peu qu'on la saisisse, un flot ininterrompu de richesses à nulles autres pareilles ?
La fuite d'Attila était considérablement ralentie par ce trésor. Le chef Hun ne pouvait longtemps encore le traîner à sa suite, il devait le cacher en quelque lieu pour revenir plus tard le reprendre, en secret. Et quel meilleur lieu que cette forêt des Vosges, sombre et déserte ? Seul, à l'insu de ses fils, il emmena l'attelage au bord du Lac et l'y coula. Pour son malheur, ses enfants, envieux et cupides, le suivirent alors qu'il guidait les bœufs dans l'eau. Depuis quelque temps déjà, ces jeunes loups impatients rêvaient de reprendre le combat et d'arpenter les riches terres de l'Europe, au mépris de la volonté paternelle.
- Père, nous venons toucher notre héritage."
Attila se retourna. Dans sa main droite apparut le court cimeterre dont la lame avait fauché tant de vies.
La bataille fut brève, et le chef de la horde se battit comme un loup acculé. Durant le combat, le chariot, sous l'effet de son poids, glissa lentement sur le limon gras jusque dans les eaux froides, entraînant à sa suite les six malheureux bœufs qui meuglaient de terreur.
Leur forfait accomplit, les fils jetèrent le corps du père dans le Lac Noir, se promettant de venir encaisser discrètement leur héritage quand leurs poursuivants se seraient lassés. Mais ils n'eurent guère le loisir de le faire, et le destin d'une ultime bataille mit fin à leurs rêves de richesse, emportant dans le froid silence de l'éternité le lieu où était à jamais enseveli le somptueux chariot.
On croit beaucoup en la religion, dans les Vosges, et encore plus au Diable. Voici ce que content parfois les vieux, lors les veillées au coin du feu, plus bas, dans la vallée. Satan, voyant là l'occasion d'éprouver la faiblesse des hommes en faisant appel à leurs sentiments les plus cupides, fit en sorte que, tous les solstices d'hiver, remonte des profondes eaux le merveilleux chariot jusqu'à ce que le moyeu de roues affleure la surface, promettant, à qui serait assez fou pour vouloir le sortir de l'étreinte glacée de l'onde, l'éternelle richesse. Mais le Malin est sournois, et les marchés qu'il propose sont toujours des marchés de dupes. Que les téméraires s'avisent seulement de prononcer une seule parole, d'émettre un seul son, et c'en était fini d'eux. Inéluctablement le chariot rebroussait chemin et les entraînait à tout jamais vers le froid éternel qui régnait en maître incontesté dans les noires eaux du fond du lac.
Le butin de ce chariot était maudit, provenant d'églises et de monastères pillés, de parures arrachées à des cadavres encore chauds, de joyaux dérobés alors que retentissaient les cris de terreur et le fracas des incendies dans de riches demeures.
Or, voici ce que je vis depuis la fenêtre de la scierie, par une froide nuit de solstice d'hiver, alors que gémissait le vent dans les sapins et que lui faisait écho la roche craquant sous le gel. Sous la blafarde lueur d'une pleine lune, fendant les eaux, émergea le chariot d'Attila. Accrochés à ses roues, les corps des malheureux qui avaient échoué à dérober ce trésor tressautaient grotesquement dans une immonde parodie de polka maladroite. Mais la vision qui retourna mes sens fut celle-ci : à la place du cocher - grimaçant d'un rire horrible qui arrêta l'espace d'un instant le battement frénétique de mon cœur et couvrit ma peau de frissons incoercibles - la hideuse dépouille mortelle du chef des Huns me faisait signe de le rejoindre en agitant son bras presque totalement dénué de chair.
Mais cette vision, cette horrible vision qui parfois m'éveille encore en sueur au beau milieu de la nuit, je ne pouvais la conter à Denis. On ne trompe pas longtemps les historiens, et mon très cher ami ne prise rien tant que la vérité, la seule vérité historique.