samedi 17 mai 2014

La matière des rêves

J'ai fait un drôle de rêve, cette nuit, Luminalba.



Sur les photos comme dans mes souvenirs, quand j'étais un gamin, j'étais chétif, tout petit, malingre et un peu maladroit. L'Alsace, ce n'est pas le meilleur endroit pour grandir et se construire, quand on n'est pas alsacien. Mes parents étaient des notables, dans ce petit village du nord de la région, coincé entre la Vosges et l'Allemagne proche. Je ne parlais pas le dialecte local. C'était dans les années 60, à partir de 1965, je crois.



Les gamins sont durs entre eux. Ils reflètent probablement les opinions et les idées de leurs parents, mais cela, quand on a 5 ans, on n'en a pas conscience, tout est pris au premier degré.

J'ai été un gamin cogné. Avec la laisse des chiens, une de ces laisses colorées en garcette que mon père confectionnait souvent. C'est joli, la garcette colorée. Mais ça fait mal quand ça cingle les cuisses et les mollets jusqu'au sang.



J'étais la tête de turc des autres enfants, cela va de soi. Trop petit pour me défendre, ayant vécu les premières années de sa vie avec ma mère, mon père absent pour cause de guerre en Algérie, deuxième après ma soeur, né à Villeneuve Saint Georges, toutes les conditions étaient réunies pour que ma vie d'alors soit un enfer. Et cela a été le cas. Forcément.

Mais dans tout enfer, afin de le rendre plus cruel encore, il y a comme des moments de grâce. De ces moments où vous croyez pouvoir être heureux, où vous sentez que la vie peut être splendide, juste histoire de retomber plus bas l'instant d'après.
Parfois dans ces moments de grâce, il y avait trois filles : Michelle, Carole et Claude. Michelle, blonde, forte et belle comme une walkyrie, Carole, étroite, dure et splendide comme un couteau japonais, et Claude, toute petite comme moi, brune et avec un sourire à faire fondre tous les glaciers du monde. Ces trois-là étaient inséparables comme le Surmoi, le Moi et l'inconscient. Bien évidemment, j'étais amoureux des trois ensemble, comme peut l'être un gamin avec du sel sur les joues et des rêves d'étoiles planqués derrière les paupières.
Souvent, quand les brutes habituelles me poussaient, me bousculaient et se moquaient de moi, ces trois-là s'avançaient et prenaient ma défense. Je n'en devenais dès lors que plus amoureux.

C'est si loin, tout ça, que je soupçonne la poussière du temps d'en masquer les contours quelque peu.

Cette nuit, j'ai rêvé. J'étais à la demeure familiale, un genre de manoir gigantesque de deux étages perché sur la colline surplombant le village. Mon père, qui y vivait seul depuis l'internement de ma mère, l'a vendue le mois dernier.




Dans le rêve, mes parents étaient sortis et nous étions livrés à nous-même, nous, les 4 enfants des notables locaux.

Il y a eu une insurrection dans le village ; tous mes tortionnaires d'antan sont revenus, et ils avaient mon âge actuel. Leurs faces s'étaient creusées, leurs regards durcis, mais leur odeur n'avait pas changé, faite de senteurs de violence et de brutalité au relents âcres de vieille sueur. Tout entiers habités du désir de prendre leur revanche en décapitant les nobles et abolissant les privilèges, ils ont investi la maison.
Aussitôt ma plus jeune soeur a rejoint leurs rangs, arrachant la tapisserie des murs, mettant à nu le sol, pour montrer à tous les vrai visage de cette maison qu'elle a toujours honnie. Ma grande soeur, écumante de rage, était enfermée à l'étage dans une camisole de force. Ma deuxième soeur, quant à elle, composait avec l'ennemi et essayait de s'attirer leurs bonnes grâces. Mon petit frère était absent, parti avec mes parents.

Même si désormais je ne suis plus ni chétif, ni malingre, alors que la demeure était mise à sac et dévastée par la horde des villageois déchaînés, j'ai revécu mon enfance dans les brimades que je subissais : bousculades, poussées, moqueries, coups.

Mon père est revenu, tenant mon petit frère dans ses bras, et a tenté de raisonner la horde, mais cette dernière, menée par la jeune soeur, l'a ignoré et a continué à vandaliser les lieux.

Et c'est alors qu'elles sont arrivées, comme un aigle noir. Carole conduisait une gigantesque limousine ; Michelle et Claude m'ont fait monter à l'arrière. Puis la voiture s'est éloignée, prenant de la vitesse, jusqu'à finalement s'envoler en direction de la Mongolie où elle s'est posée dans la steppe déserte.

https://www.youtube.com/watch?v=gikc3N0DlMw&index=1&list=RDgikc3N0DlMw

Il est dit que dans les rêves on ne voit jamais que soi-même : choses, personnes, tout est moi dans ce rêve. Les gens que je décris ici ne sont pas tels que je les décris, et leurs actes diffèrent.

Il ne faut jamais juger les personnes, uniquement les actes. Mais même alors, il faut tenir compte de ce qui a motivé ces actes. Mon père, que j'aime profondément, m'a appris énormément dans tant de domaines que je ne saurai tous les nommer. Il fumait la pipe et s'est arrêté du jour au lendemain quand il m'a surpris avec une cigarette quand j'avais douze ans. Lui-même a appris de ses parents et s'est construit tant bien que mal, en essayant autant que possible de tout donner à ses enfants et à sa femme ; il a élevé la notion du sacrifice personnel aussi haut qu'il lui était loisible de le faire, et m'a certainement transmis une partie de cette valeur. Je me suis construit avec ceci, alors le renier, c'est partiellement renier ce que je suis, et cela m'empêcherait d'être complet; de m'accepter tel que je suis, et de goûter au bonheur.



Je n'aime pas la société des hommes, telle qu'elle est actuellement. Je préfère, et de loin, celle des abeilles.



Je ne suis pas un bout-en-train, je ne suis pas quelqu'un de spécialement drôle, je souris plus souvent que je ne ris et je réfléchis trop, bien souvent. Je ne suis pas un exemple à suivre, pas plus qu'un martyr à consoler et réconforter. J'écris , voilà tout. J'ai commencé à le faire pour de mauvaises raisons, parce que, quand j'étais gamin, le français était la matière scolaire dans laquelle il était le plus facile de briller et de montrer aux autres enfants, qui s'en moquaient royalement, que je pouvais être aussi bon qu'eux, voire meilleur.

Désormais, j'aime bien écrire de temps en temps. Avec les années, j'ai compris que l'on ne se construit pas uniquement en puisant dans la matière de nos rêves. J'écris moins, je vis plus. Je ne suis pas fait de la matière des rêves, mais d'une matière similaire. Ne rêvez pas de moi, soyez vous et rêvez-vous sans cesse.



vendredi 9 mai 2014

Le fer et le sang, les œufs et l'omelette, le thé et la révolution


  • Nous y voilà », dit le vieil homme en versant le thé dans la tasse. « Tu en as assez, n'est-ce pas, de cette situation ? Tu trouves que l'on se joue de toi, que l'on te manipule et t'exploite en te faisant vivre selon un modèle pré-établi. Cela, je peux le comprendre. Le monde dans lequel tu es incarné ne correspond pas à ce que tu en attends, cela te rend malheureux.
  • Non pas malheureux, mais indigné, vieil homme. »

Depuis l'appartement sous la mansarde de Louis Pernaud, on pouvait entendre, se propageant par vagues, la musique entêtante et monotone de Skyrock. Pour la troisième fois en une heure, la même musique passait, un truc où une gamine chantait une rengaine agaçante comme une vieille rage de dents. Kevin Chéron, venu ici sous les conseils du comité de communication, n'aimait pas ces tubes, et le fond sonore ainsi procuré à la conversation avait le don de distraire ses pensées. Au prix d'un effort de concentration, il se reprit et écouta le vieux.

  • Indigné et en colère, je le vois dans tes yeux. Ta colère, je peux la comprendre aussi. Tu es frustré, tu contemples le monde qui t'entoure, et tu aimerais que les choses soient plus belles à tes yeux, que les gens soient plus heureux.
  • Oui, et alors ? Est-ce mal ?
  • C'est à toi de répondre à cette question, pas à moi. La seule chose qui m'inquiète un peu c'est que pour exprimer cette frustration, tu te mets en colère. Tu penses que, ce faisant, tu as raison ; tu t'indignes à bon droit, tu refuses la situation qui t'es imposée, tu t'énerves et tu cries. Et cela te fait du bien. C'est vrai, après tout, c'est très naturel ; n'est-ce pas grisant, de laisser libre cours à sa rage, de s'énerver, de lutter, de crier, de pester, de tempêter, de combattre en somme, lorsque l'on est dans son bon droit ?
  • Cela me soulage, quoique tu en dises. Et par les temps qui court, nous avons besoin de colère, il faut que les choses changent.
  • Ainsi dis-tu, jeune homme, ainsi dis-tu parce que tu vois les choses ainsi. »

La gamine sur Skyrock, après quelques jingles assourdissants, avait laissé la place à un groupe de pseudo-rap. Kevin soupira de lassitude, sentant la colère monter en lui mais ne voulant pas, ici et maintenant, par respect pour le vieux, la laisser le submerger. Aussi, s'efforçant au calme et tentant de faire abstraction de la mélodie qui tournait en boucle, reprit-il :

  • Tu brasses du vent, Louis. Mais dis-moi donc, qui serais-je, si je fermais les yeux sur la misère, sur les injustices de ce monde où les politiciens dans leur ensemble bafouent la parole donnée, où seule compte la perspective de la réélection ou du pouvoir qu'ils ne veulent pas laisser fuir loin d'eux. Pourquoi ces hommes, censés nous représenter, ont-ils oublié leur tâche première, la raison qui a fait que nous, les citoyens, leur avons donné le pouvoir de rédiger des lois et de nous y soumettre ?
  • A cette question, il ne m'appartient pas de répondre, mon jeune ami. Ne crois pas les choses simples, elles sont bien complexes, comme à chaque fois qu'il est question de la nature humaine.
  • Elles sont simples, pourtant, puisqu'il suffit de trois mots pour les définir : liberté, égalité et fraternité. Juste trois petits mots très simples et tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes. »

Le jeune homme était heureux, soudain, d'avoir pu placer ces trois mots, héritage de la révolution française, une révolution qu'il comptait bien réitérer dans un temps proche. Et miraculeusement, il y eut un silence bienvenu dans la musique. Mais ce silence fut hélas de courte durée.

  • Je pense, Kevin, que ce ne sont pas les mots qui changent le monde, mais les les actes. Les mots sont juste des idées exprimées, et bien souvent, les idées sont biaisées par une représentation faussée de la réalité.
  • Un peu facile, il existe quand même des vérités universelles !
  • Je ne le sais pas, mon jeune ami. Mais j'ai tendance à croire que non. Tu as certainement connaissance du tableau de Magritte, qui représente une pipe et qui est intitulé « Ceci n'est pas une pipe ». Toute représentation est un mensonge. Nous ne voyons pas le monde, parce que nous ne sommes pas le monde. Nous en avons connaissance par nos cinq sens, mais pour autant ces sens sont faillibles, et ce à plus d'un titre ; ainsi le prouve à l'envi la science, qui nous fait voir des objets en trois dimensions sur un support à deux dimensions. »

L'espace d'un instant, Kevin se demanda ce qu'il faisait là. La révolution qu'il voulait mener devait-elle se nourrir de philosophie quand les motifs de la faire étaient si évidents ?

  • Tu chipotes, tu joues sur les mots, vieil homme.
  • C'est ton cerveau qui chipote, qui joue sur la réalité, mon jeune ami. Ce n'est pas moi. C'est dans la nature de l'homme de ne voir que ce que son cerveau interprète. Pour autant, notre cerveau nous permet aussi de réfléchir et de comprendre, n'est-ce pas ? « Sache que forme n'est que vide, et que le vide n'est que forme. Forme n'est que vide, et vide n'est autre que forme. Sentiment, pensée, choix et la conscience elle-même sont vides1 » nous dit l'un des sûtras les plus importants du bouddhisme.
  • Je ne comprends rien de rien à ce que tu radotes, et je ne vois pas où tu veux en venir, vieil homme... »

Et voilà. Après la philosophie, la religion, à présent. Kevin sentit ses joues s'empourprer, signe d'une colère de plus en plus envahissante. Louis dut le sentir, car :

  • Encore un peu de thé ? »

Le vieil homme souriait, et les vapeurs montantes du Lapsang Souchong brouillèrent un instant son visage. L'espace d'un instant, sa figure sembla émerger du brouillard, comme un écho des paroles qu'il venait de prononcer.
Kevin et Louis sirotèrent le contenu de leurs tasses à petites gorgées.
Le thé était amer et fort, et ses senteurs au goût de feu de bois avaient quelque chose de réconfortant, créant dans la bouche des deux hommes un espace de douceur et de confort dans la froidure de l'hiver. Dehors, la neige avait commencé à tomber, et les bruits de la rue étaient assourdis par la chape blanche qui, lentement, se déposait à la surface du monde, la rendant immaculée et pure.
Plus bas, entre deux jingles grossiers et bruyants, la chanson avait changé. Lady Gaga, reconnut Kevin, qui n'aimait décidément pas cet artiste, mais n'avait guère le loisir d'y échapper, tant le titre était matraqué sur toutes les ondes.

  • Tu ne nieras pas l'importance de la liberté pour les hommes, n'est-ce pas, Louis ?
  • C'est quoi, la liberté ? Si tu parles de liberté, tu sous-entends que quelque chose t'emprisonne, ou que des servitudes te contraignent. Pour certains hindous, être libre, c'est « se débarrasser de toute matière, aussi bien subtile que grossière2 ». Nous sommes conditionnés par notre nature humaine à être dépendants de bien des choses : nous nourrir, respirer, vivre en société. Et pour cela, nous nous conditionnons à bien d'autres choses encore : gagner de l'argent pour nous acheter à manger et payer le toit sous lequel nous dormons, travailler pour gagner de l'argent. Aristote lui-même le disait, le travail est un esclavage ; de nos jours, je pense que c'est même le premier de tous les esclavages. »

Soit. Puisque le vieux ne démordait pas de sa volonté de philosopher, Kevin se résolut à suivre cette voie. L'idéal aurait été que la radio, dans l'appartement d'en-dessous, se taise, mais pour cela, il aurait fallu un miracle, ou un acte cathartique de violence explosive, solution qui tentait le jeune homme de plus en plus.

  • Mais je ne peux pas me passer de manger, tout de même, vieil homme ! Et il me faut bien un toit, pour pouvoir me reposer !
  • Pour autant, est-ce qu'un emploi est nécessaire ? Smohalla, indien Nez-Percé qui fondit la religion des rêveurs a dit ces paroles magnifiques : « Mes enfants ne travailleront jamais. Les hommes qui travaillent ne rêvent pas. Et la sagesse nous vient par les rêves. Vous me demandez de labourer la terre. Dois-je prendre un couteau et déchirer le sein de ma mère ? Alors, quand je mourrai, elle ne voudra pas me prendre dans son sein pour que j'y repose. Vous me demandez de creuser pour trouver de la pierre. Dois-je creuser sous sa peau pour m'emparer de ses os ? Alors quand je mourrai, je ne pourrai plus entrer dans son corps pour renaître. Vous me demandez de couper de l'herbe, d'en faire du foin, de le vendre pour être aussi riche que les hommes blancs. Mais comment oserais-je couper les cheveux de ma mère ?3 »

Dans le silence de la mansarde, qui suivit les paroles du vieux, l'air se chargea de nostalgie et de silence. Puis, en léger acouphène distant, une nouvelle fois Rhianna émit ses roucoulade poisseuses. Tentant de faire abstraction de la chanson qui rongeait son sang-froid, Kevin lança, comme un défi :

  • Je vis en ville, vieil homme, tout comme toi. De quoi puis-je me nourrir si je ne possède nulle terre pour faire pousser des céréales, des fruits ou des légumes, nul champ pour y faire paître mes troupeaux, nulle rivière pour étancher ma soif, nulle grotte pour m'abriter de la pluie ou de la neige, nulle forêt pour en brûler le bois et me chauffer ?
  • Alors, mon jeune ami, il te faut accepter d'être esclave de l'argent pour cela.
  • Mais l'argent est une nécessité, tout de même ! Comment, sinon, mesurer les choses et attribuer à chacun selon son travail ? »

Louis eut un petit sourire amusé.

  • Laisserais-tu mourir de faim ceux qui ne travaillent pas, par choix, comme l'ont fait les enfants du vieux Smohalla , ou par obligation, parce qu'ils ne trouvent pas à travailler, ou ne sont pas aptes à le faire ? Admettons que tu répartisses les richesses non selon le travail, mais selon le mérite, alors. Mais dis-moi, quel serait ton étalon pour effectuer de telles mesures et rétribuer les hommes de ta société ? Nos sens sont faillibles, et ce qui ravit l'un peut très bien agacer l'autre. A quel degré de faim devra se situer un homme pour avoir le droit de manger dans ta nouvelle société ? Et que lui feras-tu manger qui serait produit par tous ? De la viande de porc à un musulman ou un juif, de la viande de bœuf à un végétarien, des sucreries à un diabétique ?
  • Mais il faudrait pourtant trouver un étalon, ne serait-ce que pour éviter que certains s'engraissent sur le dos des autres !
  • En quoi le fait que l'on s'engraisse te déplaît-il ? Qu'est-ce qui fait que tu tiennes ainsi à vouloir que tous méritent leur nourriture ? Quel que soit ton critère pour décider qui mérite de manger et qui ne le mérite pas, tu seras dans l'erreur. La nourriture fait partie des besoins vitaux.
  • Bon, soit, tous pourront manger. Et satisfaire leurs besoins physiologiques, car je te vois venir, Louis. Ils auront le droit de boire, dormir et respirer tout autant. Et même, puisque cela également fait partie des besoins primaires, de se loger, de se protéger du froid et de la chaleur ainsi que des agressions. Te voilà satisfait, vieil homme ?
  • Non, mon jeune ami. Tu raisonne en hiérarchisant les besoins de l'être humain. Tu méconnais ce faisant tout un fatras de choses, dont le libre-arbitre, les notions de plaisir, l'âme, et ainsi de suite. Ni toi ni moi ne sommes réductibles à nos besoins, nous sommes des êtres vivants, non des formules mathématiques ou des concepts d'analyse. »

La radio, enfin, s'était tue. Le silence qui s'ensuivait dans le bruit de fond en était d'autant plus assourdissant. Kevin soupira :

  • Nous voici donc dans une impasse, si je comprends bien. Je suis venu te voir, car cela semblait important au groupe dont je fais partie, et qui veut que les choses changent dans notre société. Mais je crois que je perds mon temps ici. Dehors, la situation commence à devenir insoutenable, et en parlant avec toi, je n'ai entrevu aucune solution autre que la révolution.
  • Considères-tu donc notre conversation comme achevée ?
  • Je ne sais pas. Y a-t-il encore autre chose à dire sur le sujet ?
  • Oh oui, je crois. Par exemple, nous pourrions essayer ensemble de trouver les raisons qui motivent ce désir de révolution, de changement radical. De guerre civile, en somme. Nombreux furent ceux qui pensèrent avoir trouvé les causes de la guerre. Pour Clausewitz, cela peut être la résultat d'une volonté de puissance étatique, d'impérialisme, pourrait-on dire. Veux-tu faire la révolution pour imposer la puissance de l'état que tu mettras en place ?
  • Bien évidemment que non ! Je n'ai pas l'âme d'un tyran ! »

La neige au-dehors ne tombait plus, sa blancheur étouffait les bruits de la rue, et, tout compte fait, l'ambiance chaleureuse et confortable de la mansarde se prêtait bien à la réflexion. Kevin choisit de s'y adonner avec le vieux, après tout, ces questions étaient plus que légitimes, et à tout prendre, elles avaient le mérite de poser les questions sur l'après-révolution, en forçant à s'interroger sur son bien-fondé. Louis continua sur sa lancée :

  • Même si tu ne te considérerais pas comme un tyran, de facto tu publierais des lois, qui obligeraient tous les hommes de ta société, et ce même s'ils ne souscrivent pas à l'idée qui a présidé à leur élaboration.
  • Mais il faudrait tout de même un code, quelque chose qui indique précisément ce qui est permis et ce qui ne l'est pas ! Sans quoi, si tout était permis, des abus seraient possibles !
  • Des abus, il y en aura toujours, Kevin. Ne commets pas ce péché d'orgueil de vouloir croire que ta pensée équivaut ou est supérieure à celle de tout autre être humain. »

Le coup était rude. Kevin l'encaissa, masquant son trouble en finissant son thé, écoutant toujours Louis :

  • Mais admettons que tel soit le cas, de la sorte, tu pourras explorer plus loin les raisons que tu trouves de vouloir mener la guerre. La guerre est un facteur de cohésion sociale. Bismark a crée ainsi l'état allemand, selon l'expression consacrée « Par le fer et par le sang ». D'un regroupement de petites principautés, il a fait une nation, et c'est grâce à cela que l'Allemagne est née. Sans le fer et le sang, il n'y aurait jamais eu la nation allemande.
  • Peut-être ne peut-on faire d'omelette sans casser d'eux, Louis. »

Si Kevin souriait en disant cela. Louis, qui l'écoutait, affichait soudain un visage triste et désolé, empli de compassion.

  • Kevin, Kevin... Pour toi, donc, la fin justifie les moyens ? En quoi cela te distingue des financiers qui ont mené le monde jusqu'au point où il se trouve désormais ? »

Kevin blêmit. Puis :

  • Je ne suis pas comme eux, Louis ! Comment peux-tu donc me juger ainsi ?
  • Je ne te juge pas, Kevin. J'essaye de comprendre tes pensées, et les actions qui pourraient en découler. »

Un long silence s'installa. Puis, à l'étage du dessous, on entendit à nouveau résonner la radio, NRJ à présent, mais même si la station avait changé, le message global restait le même : consommez ce que nous déversons dans vos oreilles, parce que nous avons décidé que cela vous plaisait, et que vous n'avez d'autre choix que d'y souscrire. Kevin avait un sale goût dans la bouche, brutalement, un goût amer de choses pourrissantes. Alors, criant presque :

  • Tu m'embrouilles, le vieux ! Je suis venu te causer de révolution, pour essayer de te convaincre de nous rejoindre, parce que les autres membres du comité pensent que tu pourrais nous aider à faire cette révolution, et toi, tu me traites de tyran !
  • Quelle est la raison qui te pousse ainsi à t'énerver, Kevin ? T'ais-je témoigné une quelconque agressivité, t'ais-je blessé, physiquement, affectivement ou intellectuellement ? Je n'en ai pas conscience, mais si tel est le cas, excuse-moi, veux-tu ? Je n'ai pas souhaité ce conflit qui perce en toi, et je veux y mettre fin. Allons, calme-toi, reprenons une tasse de thé. »

La saveur du Lapsang Souchong évoquait, sur la langue de Kevin, des incendies, des choses qui ont brûlé et se sont éteintes, les souvenirs virtuels d'insurrections en d'autres temps et d'autres lieux. Lentement il reprit ses esprits et plongea son regard couleur de noisettes dans les yeux gris entourés de rides de son interlocuteur.

  • Je suis désolé, Louis. Je me suis senti agressé, en effet, même si je n'avais aucune raison de l'être.
  • Pourquoi t'es-tu senti agressé ainsi ?
  • Parce que j'ai eu l'impression que tu me jugeais pareil à ceux qui ont fait que la révolution est devenue une nécessité, aujourd'hui.
  • Ne te préoccupes pas de ce que je penses, mon jeune ami. Réfléchis simplement et dis-moi ce qui a fait que, même si je t'avais jugé ainsi, cela était une agression à tes yeux.
  • Peut-être l'orgueil, tu as raison, mon vieil ami.
  • Si tu allumes le brasier de l'insurrection, tu seras jugé, que tu le veuilles ou non, Kevin. Et souvent bien plus durement que tu penses que j'ai pu le faire. Et comment réagiras-tu alors ? En te mettant en colère, à nouveau ?
  • Euh... Je le suppose... »

Moqueuse, la ritournelle de Lady Gaga s'insinua dans la mansarde depuis le plancher, toute entière de facilité et de consensus, Kevin eut un mouvement d'épaules trahissant son agacement, comme s'il avait voulu faire tomber de son dos le poids lourd de cette culture insipide et uniformisée aux standards économiques.

  • Et pour eux, ces voisins qui écoutent des chansons que tu abhorres pas, que feras-tu ? Les obligeras-tu à goûter à la douceur d'un adagio de Bach, à l'éclat d'un concerto de Mozart, à la puissance d'une symphonie de Beethoven ? Les contraindras-tu à se nourrir de jazz ou de blues ?
  • Non, bien sûr ! Je ne veux pas d'une société de contraintes ! C'est simplement que ces gens-là ont manqué d'éducation musicale, qu'il n'ont en fait aucune culture digne de ce nom.
  • Orgueil, orgueil, orgueil ! Comment crois-tu qu'ils entendraient tes paroles ? Allons, mon jeune ami révolutionnaire, ils ont une culture qui n'est pas la tienne, mais elle fait partie d'eux, elle les a formés.
  • Justement, parlons-en... Elle les a déformés, tout au plus, pour que tous rentrent dans le moule de la musique calibrée pour une consommation exponentielle, et tout cela pour que les privilèges de certains nantis soient renforcés. »

A mesure qu'il parlait, que la tessiture de sa voix grimpait dans les aigus, que le ton se renforçait, les joues de Kevin rougissaient d'émotion contenue.

  • A nouveau tu t'emballes, Kevin. Reprends donc un peu de thé.
  • Je suis paumé, Louis. Autant, avant de venir, les choses étaient claires pour moi. Nous allions faire de ce pays, de ce monde, un endroit meilleur. Mais toi, avec tes questions et tes remarques, tu m'as largué. Alors, tu ne nous suivras pas, dans la révolution ? »

Le sourire de Louis était contagieux, et Kevin ne put faire autrement que d'y faire écho.

  • Je ne te suivrais pas dans ta révolution, Kevin, pas plus que je te demanderai de suivre ma révolution.
  • Tu es en révolution, Louis ? Mais comment ?
  • Il n'est qu'une seule révolution qui vaille, et elle est individuelle. Chaque jour, chaque heure, chaque minute, chaque seconde, je m'applique à supprimer mon ego, à laisser passer sans les retenir les émotions qui me bouleversent. Je soigne ceux que je peux soigner dans la mesure de mes moyens, je fais tout mon possible pour que les conflits, inévitables par notre nature humaine, soient résolus au plus tôt ; et tout cela, je le fais en étant conscient que le seul levier à ma disposition pour changer le monde c'est ce que je suis. Je ne suis ni un gourou ni un meneur d'homme, je ne suis qu'un homme qui essaye autant qu'il le peut de devenir meilleur, empli de compassion et refusant de prendre en pitié, ouvert sur autrui même si cela signifie aller au-delà de mes croyances profondes. Et cela, c'est une vraie révolution humaine.
  • Je te comprends, Louis. Mais le monde, mais les injustices, il faudrait que je les oublie, pour suivre ta voie ?
  • Ne suis pas ma voie, mon jeune ami, suis la tienne. Écoute ce que dicte ton cœur, ne laisse pas les émotions prendre le pas sur qui tu es, et fais ce que tu penses devoir faire, au moment où tu penses devoir le faire.
  • Mais, et toi, Louis ? Ne puis-je t'aider ? Tu vis dans une minuscule mansarde, je gage que tes revenus sont très limités, alors que tu pourrais vivre bien plus aisément, avec plus de confort à ta disposition.
  • Ceci est mon choix, Kevin. Pourquoi refuses-tu de le voir ainsi ?
  • Je ne peux le croire ! Tu n'as quand même pas choisi d'habiter ici, dans cette mansarde minuscule, avec des murs si fins que le moindre soupir de tes voisins résonne comme une intrusion obscène dans ton espace !
  • Si, tel est pourtant mon choix. »

Soudain, Louis fut pris d'une quinte de toux qui le secoua tout entier. Au terme de celle-ci, son visage était pâle, et ses yeux larmoyants. Kevin soudain eut peur pour la santé fragile du vieil homme.

  • Il faut te soigner, Louis. Cet endroit est à la limite de l'insalubrité ! Il te faut de l'espace, de la chaleur !
  • A quoi pourraient bien servir de l'espace et de la chaleur à un vieillard qui a déjà fait bien plus que son temps sur Terre ? D'autres que moi, jeunes, et qui ont un monde à bâtir, en ont bien plus besoin. Eux ont une révolution sociale à mener. Va, Kevin, faire la révolution, puisque ton cœur te dicte que c'est nécessaire. Je te fais confiance, tu seras un grand dirigeant. »

Louis se leva du pouf et se dirigea vers la porte d'entrée, qu'il ouvrit. Kevin ne savait que faire. Il se leva lui aussi et rejoignit le vieil homme.

  • J'ai peur pour toi, Louis. J'ai peur.
  • C'est bien. La peur, si elle ne te submerge pas au point d'avoir les pensées claires, est un bon moteur pour avancer sur son chemin. Mais ne t'en fais pas. Je partirai le moment venu, quand mon heure sera venue. Adieu, jeune révolutionnaire. Et si les affaires publiques ne te prennent pas trop, songe également à effectuer ta révolution personnelle. A quoi bon changer le monde si toi-même tu ne changes pas ? Refuse ce qui est simple et consensuel, ou accepte-le en conscience. Saisis chaque occasion d'apprendre, sur le monde et sur les autres hommes, car c'est ainsi que tu apprendras sur toi. Sois ouvert et empli de compassion. N'aime que si tu ne peux faire autrement, mais alors fais-le totalement, de tout ton être, sans calcul ni volonté de possession. Et oublie mes paroles, car il est temps pour toi à présent de suivre ta propre route. »

Le lendemain, les premières barricades étaient levées, et le monde sur le point de changer, une nouvelle fois.
Il y eut des blessés, il y eut du fer et du sang.
Il y eut une nation toute entière unie contre l'oppresseur.
Il y eut des compromissions et des réconciliations, certaines très surprenantes.
Il y eut de la jalousie, des actes copiés, des actes feints, des actes manqués.
Il y eut des promesses, voilées ou implicites, de nouveaux conflits.
Puis il y eut la paix, finalement. Les stations de musiques diffusaient désormais du classique, du jazz et du blues, en sus des scies RnB et des chansons faciles.
Et au bout du compte, il y eut un leader qui buvait du thé noir fumé, en souvenir d'un des martyrs de la révolution, celui par qui tout avait débuté ; un vieil homme qui avait quitté sa minuscule mansarde, était descendu dans la rue, avait escaladé la toute première barricade, et s'était avancé tranquillement vers le forces de l'ordre, les avait saluées poliment, et avait entrepris de les défaire de leurs armes. Une matraque avait eu raison de son obstination têtue et sans agressivité, tout comme elle avait eu raison de sa boîte crânienne, la faisant éclater comme un œuf pour une omelette au goût amer.



1« Le cœur de la parfaite sagesse », ou « Prajnâpâramitâ Hridaya », cité par Albert Low, « Aux sources du zen », les éditions du Relié, Gordes, 2001

2Cité par Alexandre Desjardins, « Au-delà du moi », Éditions de la table ronde (disponible sur le web)


3Extrait de « Paroles indiennes », textes recueillis par Michel Piquemal, Albin Michel, collection « Carnets de sagesse », Paris, 1993