samedi 10 décembre 2011

La voie du dessous


Cette nouvelle est actuellement en lecture.

vendredi 11 novembre 2011

Incube (titre provisoire)

En dépit du soleil, haut dans le ciel et qui dardait des rayons brûlants sur ce bel après-midi d'été, l'endroit dégageait une impression un peu sinistre. Yseult, habituée pourtant aux bâtiments romans lourds et massifs de par sa profession d'archéologue médiéviste, en ressentait le poids peser lourdement sur ses épaules.

Etait-ce du aux glapissements courroucés des choucas, aux cris rageurs des corbeaux, ou aux piaillements incessants des hirondelles ? Même la forte luminosité n'arrivait pas à dissiper le sentiment d'angoisse ténu qui prenait le visiteur s'aventurant en ces lieux. Au milieu du concert criard d'oiseaux noirs se disputant la place, le chant de la mésange, que Yseult avait toujours associé à l'été, semblait incongru, déplacé. Même la tessiture, lisse et douce, du répons mélodieux d'un merle, composant pour sa belle une joyeuse complainte aux accords et trilles complexes, ne parvenait pas à rompre ce fond sonore lugubre.

La jeune femme sentit un frisson courir le long de la colonne vertébrale, alors qu'elle contemplait la tour, probablement seule subsistante d'un ensemble bâti au XIème siècle, peut-être pour défendre la place. Elle fit le tour de la bâtisse, luttant contre les ronces qui, alliées dans une âpre lutte territoriale aux orties, avaient envahi les anciennes douves en disputant une place chiche aux noisetiers, épine-vinette et houx. Chacun de ses pas faisait s'envoler une myriade d'insectes, sauterelles, grillons, papillons, coccinelles, qui trouvaient sous les feuilles et les tiges à la fois gîte et couvert. A deux pas de là, un immense aulne au tronc tortueux s'était acoquiné avec un hêtre à la ramure imposante et au tronc couvert d'un chèvrefeuille exubérant bourdonnant des ailes de milliers d'insectes butineurs ; leurs ramures emmêlées avait des allures de noces obscènes et contre nature. Sur le sol, dans quelques places laissées libres par les chiendents agressifs, un minuscule parterre de véroniques bleues apportait, contrastant avec la menthe odorante en fleur, une touche de couleur qui laissait augurer que la vie palpitait néanmoins ici sous une forme moins agressive. Et cette flaque d'azur, insignifiante somme toute, mais rehaussée en contraste du jaune des pissenlits ébouriffés qui poussaient un peu plus loin, était tout à fait à même de dissiper la gêne qui saisissait le visiteur en ces lieux.

Le cadastre disait juste. Il s'agissait bien d'une ancienne place forte, érigée probablement par un potentat local pour se défendre contre les brigands et conserver un lieu sûr. En grosses pierres, le mur était colmaté par un mortier d'argile et de paille sur lequel le temps avait laissé de fréquents jours que colmatait, en grands pans d'un vert sombre, un lierre exubérant. La porte en bois, depuis longtemps retournée à la poussière et aux insectes xylophages, n'était plus ; une végétation clairsemée, de plus en plus pâle à mesure que l'on pénétrait dans la tour, tentait de coloniser les lieux. Si, comme Yseult en avait l'intime conviction, il s'agissait là d'un bâtiment exceptionnellement conservé, il y avait urgence à le dégager de la gangue végétale qui menaçait de le réduire à quelques rocs épars.

Quand l'archéologue passa le seuil, une nuée de choucas prit son envol, et elle eut la brève impression que, de cette tenture noire et mouvante, se dégageait comme une longue respiration sèche issue d'un passé à jamais perdu sous la poussière. A nouveau, elle frissonna.

Une chose, ronde, molle et dure à la fois, faillit la faire choir alors qu'elle marchait dessus. Se baissant, Yseult ramassa un crapaud débonnaire qui plongea les paillettes d'or de ses yeux dans les iris couleur de ciel de l'archéologue. La jeune femme sourit. Elle avait toujours apprécié ces batraciens discrets, déifiés en Égypte et ailleurs, et ne goûtait guère aux légendes associant cet animal aux maléfices et à la mort, préférant indubitablement l'associer aux contes où, sous l'effet d'un baiser, il se transformait en prince charmant. Elle fut tentée, par défi autant que par amusement, d'expérimenter un bref instant la véracité de ces histoires anciennes. Yseult aurait bien besoin, en effet, d'un prince charmant. Son cœur de gratteuse de poussière était en jachère depuis bien trop longtemps et le vide que constituait dans sa vie son statut de célibataire appelait tant à être comblé quand, parfois, la nuit, elle s'éveillait dans des draps qui soudain lui semblaient bien trop froids, et son lit bien trop grand pour une seule personne. Mais elle n'était pas venue céans pour jouer les jeunes princesses enamourées ou les rêveuses évaporées. Lui accordant une brève caresse, elle reposa le batracien sur le sol.

L'intérieur, pauvrement éclairé par les ouvertures multiples dans les parois, baignait dans la luminosité verte apportée par le soleil filtrant le lierre. L'air sentait sentait l'humus desséché et des souvenirs de choses mortes auxquelles se mêlaient des remugles acides de déjections animales. Sous sa chaussure de marche, quelque chose craqua, ossement d'un petit rongeur dévoré ici au calme par un renard ou un blaireau, ou encore squelette d'un oiseau aux plumes fanées parsemant de leur souvenir coloré les reliefs anciens du festin d'un rapace. Si la tour ancienne était bien connue de la vie animale, pour autant l'homme ne faisait plus partie de ses occupants depuis bien longtemps. D'ailleurs, qui aurait bien voulu s'installer ici, loin de tout ? La place, située en hauteur, offrait certes un panorama impressionnant sur les alentours, mais la forêt proche en encombrait l'horizon et pour accéder ici, Yseult avait dû batailler ferme pour s'extirper des sous-bois touffus qu'une nature foisonnante de verdure avait colonisé totalement.

Conséquent de l'éboulement partiel d'un mur, un gros tas de pierres encombrait un angle de la pièce. Au sol, d'innombrables coquilles d'escargot vides indiquaient sans l'ombre d'un doute qu'une famille hérisson y avait demeure depuis de nombreuses générations.

Le rez-de-chaussée, se composait en tout et pour tout d'une seul pièce, carrée, et vide. L'œil exercé de Yseult distingua néanmoins, aux légères marques sur le sol, l'emplacement de quelques meubles, depuis longtemps pulvérisés par l'inexorable passage du temps : une table, quelques tabourets ou bancs, une armoire peut-être, un coffre ou un râtelier...

A la lueur de la lampe torche qu'elle venait d'allumer, la jeune femme trouva sur la terre qui composait le sol des traces rouges, du fer certainement depuis longtemps rongé et retourné en poussière sous l'action de l'humidité et de la rouille conséquente. Il y avait eu des armes entreposées ici, et l'on pouvait sans peine imaginer, dans ce tracé oblong, la forme d'une longue dague, ou encore en cet endroit la rondeur d'une masse, voire plus loin, là, multiples, les restes de fers de lances. Yseult, consciente toutefois qu'il eût fallu des analyses chimiques pour en avoir la certitude, pensait pour sa part, tant en raison de la nature des lieux que de leur emplacement, qu'une garnison était postée ici, autrefois, quand résonnaient les bruits des hommes et que la nature n'avait pas repris ses droits. Mais désormais, seuls les fantômes des armes hantaient encore les lieux et venaient confirmer ses soupçons.

Un escalier, au fond, en pierre, menait vers le haut. Il avait curieusement été épargné par les ravages de l'entropie, et semblait suffisamment solide pour que l'on puisse s'y aventure. L'archéologue y posa le pied et, lentement, précautionneusement, tout autant pour éviter de l'abîmer qu'afin de ne point chuter, en gravit les degrés. Si le plafond depuis belle lurette n'était plus, il en subsistait de grandes poutres marquées des tunnels et circonvolution des tatouages dus aux vers xylophages.

L'escalier débouchait sur un espace, carré lui aussi, et vide. Une ouverture béante dans le mur laissait pénétrer un petit peu largement les rayons du soleil. L'étage sans conteste était destiné à disparaître dans un avenir très proche et semblait ne tenir en place que grâce à la vertu des innombrables toiles d'araignée festonnant liant les poutres aux parois et aux restes de planches vermoulues dont seul subsistaient quelques moignons, accrochés aux parois comme des arapèdes sur des rochers affleurant, attendant que patiemment la mer du temps les dissolve et les façonne en grains de sable. Toutefois, aux légers affaissements locaux des bastaings anciens et vermoulus, l'on pouvait encore deviner, avec un rien d'imagination, le souvenir de cloisons.

Sans raison aucune, Yseult pensa que l'étage autrefois servait de prison ; mais qui donc avait-on enfermé ici ? Des brigands capturés en attente de leur jugement ? Et si cette tour était le repaire de malandrins, de détrousseurs, des hommes et femmes, dans l'attente d'une rançon payant le solde de leur incarcération ? Les hommes étaient souvent cruels, en ces temps troublés, ne reconnaissaient pour seule et unique raison que la loi du plus fort. Les pensées de la jeune femme prenaient un ton morbide, contrastant violemment avec la clarté de l'après-midi et les bruits de la nature bruissant de vie au sein du lierre extérieur et dans la moindre fissure de la paroi. Effleurant les franges de son esprit, des images naquirent brièvement de torture, de violence, de cris et de pleurs, de larmes et de sang versé, pour s'évanouir aussi rapidement qu'elles avaient vu le jour. Mais l'archéologue était accoutumée à de telles pensées, et la force de l'habitude les avait apprivoisées, et désormais elles n'étaient que des données à computer, à ordonner pour bâtir un tableau des temps anciens.

Comme elle le faisait fréquemment lorsqu'elle découvrait un possible lieu de fouilles, Yseult s'assit, dos contre la paroi, sur la dernière marché de l'escalier, et tenta de sentir l'atmosphère des lieux, de s'en imprégner, de mieux appréhender où elle se trouvait et ce qu'il était possible de faire, d'imaginer comment alors étaient agencées les pièce de la bâtisse. Les yeux fermés, elle écoutait, sentant sur sa peau la chaleur du soleil, sous ses fesses la pierre, froide en dépit de la température de l'été, contre son dos le grain grossier des roches mêlées aux restes du mortier qui les avait assemblées et jointes.

Quoi qu'ait pu être cette bâtisse, l'archéologue s'y sentait bien, le Moyen-Age et ses cruautés étaient loin dans le temps, et la jeune femme s'abandonna, l'espace de quelques instants, à ce sentiment de ne faire qu'un avec l'endroit, un peu comme si toute sa vie n'avait été qu'une longue convergence inéluctable vers cette tour médiévale, comme si, ici, enfin, elle trouvait, au-delà de son emploi, un vrai sens à son existence. Plongée dans une rêverie profonde, elle en perdit la notion du temps.

Le tonnerre, éclatant brutalement, la fit sursauter, réveillant en sursaut dans son fracas un vol fébrile de murins, rhinolophes, oreillards et noctules ; répondant à la nuée des chiroptères, la pluie, déversée à foison d'innombrables tonneaux célestes, tomba à verse, et les nuages, chargés d'énormes gouttes, cachèrent le soleil qui l'instant d'avant chauffait sa peau. Un vent violent, froid et humide, se leva, faisant tourbillonner la poussière en grands diables virant en tous sens. Yseult enserra ses genoux dans l'étreinte de ses bras et, brutalement saisie par la différence de température, frissonna. Si elle était, là où elle se tenait, relativement à l'abri de la pluie, les grandes gifles de la bise d'orage la fouettaient sans discontinuer. L'escalier déjà était trempé, et le descendre allait s'avérer pour le moins périlleux ; aussi attendit-elle la fin de l'orage estival qui, sans discontinuer, faisait rage au-dehors.

***

Yseult fut réveillée par un hurlement affreux qui faillit la faire choir des marches de l'escalier. Se morigénant, se moquant d'elle-même et de ses craintes stupides, elle identifia le cri terrifiant d'une jeune chouette effraie. Elle n'avait pas souvenir de s'être endormie ; ses muscles raides lui affirmaient que pourtant tel avait bien été le cas. La lune s'était levée, l'orage éloigné. Il faisait frais, mais non au point de glacer la peau. Seul souvenir de la tempête, un vent léger caressait le visage de la jeune femme, portant des senteurs nocturnes, mais aussi celle de la poussière, de choses oubliées et que l'on aurait tort de vouloir se remémorer. Une chouette en maraude hulula, et son chant bientôt fut repris de proche en proche par ses congénères. De la mer de son assoupissement émergeait dans l'esprit d'Yseult, en écume frémissante volant au vent de ses pensées, d'étranges images, un homme en costume médiéval, des armes, des combats, la brûlure d'un amour intense. Si elle avait prêté quelque attention aux signes et messages des rêves, elle aurait pu en conclure que la tour avait capturé une parcelle de son âme et que les pierres et les murs chargés d'âge lui communiquaient des visions chargées de sens et des messages la concernant, elle, sa vie, sa fonction, son avenir ; mais lorsqu'on est archéologue, toute théophanie est à prendre comme expression culturelle, et Yseult écarta bien vite ses pensées, indignes de la chercheuse cartésienne qu'elle se targuait d'être.

Gagnant en force, le courant d'air se fit insistant. Soudain inquiète devant ce phénomène étrange, l'archéologue regarda autour d'elle : il lui sembla, incongrûment, qu'il n'y avait que sur son corps que soufflait le vent. Elle tendit l'oreille. Au sein des bruits nocturnes de la nature, elle perçut comme un murmure sec et froid échappé d'une bouche chargée d'éons ; glacée d'horreur, la jeune femme crut y reconnaître son prénom, chuchoté dans la nuit : « Yyyyyyyyyseuuuuuuuult ... Yyyyyyyyseuuuuuuuuuult ... »

Tentant de masquer, sous un rictus amusé et crispé, la crainte qui commençait à lui tordre les entrailles, Yseult se raisonnait : nul ne pouvait l'appeler, il n'y avait personne aux alentours, ce devait être l'effet de son imagination débordante, de ses songes et rêveries ineptes. Mais à mesure que passait le temps et que son visage était incessamment balayé par le vent sec, le cri se faisait plus précis, plus proche, évoquant le bruit de grandes ailes de rapaces, mais aussi la menace inéluctable de grand périls à venir.

Mais le vent, brise se faisant bise, centré sur sa personne, insistant, caressant ses joues, s'attardant sur ses lèvres, balayant dans le même temps sa nuque au mépris des lois qui régissaient les mouvement des mouvements d'air....

« Un vent tournoyant, probablement, ou tourbillonnant, ou que sais-je encore » tenta-t-elle de se rassurer. Mais quand ce vent s'insinua entre les boutons de sa chemise pour venir passer sur sa peau nue, elle ne put empêcher un intense sentiment de frayeur l'envahir. Elle eut pu se lever, courir au bas des marches et retrouver plus loin, au terme d'une bonne heure de marche, la civilisation et l'abri, confortable et rassurant, de sa voiture ; glacée de terreur, elle était paralysée, bloquée là en haut des marches, en cette tour à vocation guerrière passée, dont l'atmosphère soudain serrait sa gorge et faisait battre son cœur d'une violente panique glaçant ses sangs et la pétrifiant sur place, faisait couler en ses veines un sang plus froid que le plus profond des hivers, roidissant ses muscles et la laissant ainsi désarmée et sans défense, proie devenue jouet sous les prunelles d'un effroyable prédateur.

« Yyyyyseuuuuuuuuuult, souuuuuuuuuuviiiiiiiiiens-toiiiiiiiiiiiiiiiii... Yyyyyyyyyyyseuuuuuuuuult, Yyyyyyyyyseuuuuuuuuult, souuuuuuuuuuuuuviiiiiiiiiieeeeeeeeeens-toiiiiiiiii ... »

Son imagination désormais lui faisait interpréter les vagissements du vent dans les pierres disjointes, la portait à donner un sens à ce qui n'était que fariboles, monstres dans le placard et autres contes à dormir debout. Pour autant, la jeune femme se sentait bien incapable de bouger et de quitter les lieux. Les yeux fermés avec force, elle tentait sans grand succès de se rassurer, de se raisonner, quand soudain le vent, de plus en plus insistant, de plus en plus fort, arracha le premier bouton de sa chemise, exposant la naissance de sa gorge nue.

Yseult, brisant brutalement la gangue de terreur qui avait emprisonné jusqu'ici ses cordes vocales, hurla de terreur.

Alors, soudains le vent cessa de souffler.

jeudi 16 décembre 2010

Bolltroal

Qui n'a jamais entendu Bolltroal tousser, au beau milieu de la nuit, dans un récepteur télé débranché, ne sait pas ce que c'est que l'angoisse.

C'est une toux grasseillante, comme des cailloux qui rouleraient dans une bétonnière emplie d'huile, roulant les uns sur les autres dans un fracas métallique et mouillé.

Et sa voix, sa voix... grêle, haut perchée, ridicule ; même si personne jamais ne le vit, ceux qui eurent un jour le déplaisir de l'entendre ne peuvent désormais imaginer Bolltroal autrement que sous la forme d'un gnome obèse, au visage pourtant terriblement famélique, un visage où la peau serait tendue à se craquer sur des pommettes osseuses, et au beau milieu de celui-ci, embroché comme un rameau de saule tortueux, un nez long et grêle, surplombé de deux petits yeux malveillants aux reflets jaunes ; quant sa bouche, croissant de lune grignoté par des minuscules dents pointues, ouverte sur un rire moqueur et terrifiant, comment l'oublier ?

Voyez mes cheveux, qui en l'espace d'une nuit sont devenus blancs, voyez mes mains qui tremblent, mon regard affolé sans cesse qui court d'un coin sombre à un autre, observez comme le moindre bruit me fait sursauter. J'ai connu ce démon, dans une autre vie, dans un passé qui n'est pas si loin. Mais j'en suis revenu. Alors, excusez mes gloussements hystériques, excusez mes sautes d'humeur. Car, moi, j'en suis revenu, même si ayant laissé dans cette rencontre une part de moi-même, peut-être la plus importante ; mon âme, diraient certains.

Cela a commencé un soir alors que j'étais couché et errai entre sommeil et conscience, entre rêves et réalité.

Un toux, grasse et malsonnante, m'avait réveillé. Celle de Bolltroal, même si je ne connaissais pas son nom, à l'époque. Autour de moi, la maisonnée dormait, silencieuse. La gouvernante, dans sa chambre, ronflait. Le cuistot, à l'étage, remuait dans son seommeil, faisant grincer les ressorts de so sommier. C'était l'hiver, un hiver gris et triste au manoir, avec le chant des râles d'eau et des effraies pour vous tenir compagnie dès 17 heures, quand le soleil se couche..

Je ne vis plus au manoir. Nul n'y dort plus que, le temps d'une nuit, des hôtes de passage, de ces personnes qui souhaitent connaître le grand frisson et se moquer au petit matin de leurs terreurs nocturnes. A leur grand dam, Bolltroal ne se montre plus, pas plus que son grand chien jaune qui arpentait les couloirs et les escaliers, quand tout était calme et endormi, ses griffes cliquetant sur le bois du parquet et éveillant des échos étranges et secs dans les chambres inoccupées.

Un manoir, pour l'entretenir, on en fait en général un hôtel plein de cachet. En matière de cachets, le mien regorgeait de ceux prescris par les différents médecins et psychiatres qui se succédèrent un jour ou un autre à mon chevet, car sinon... En soi, la bâtisse du 19ème siècle avait ce caractère ostentatoire et industriel très m'as-tu-vu qui avait cours dans la petite noblesse bretonne d'alors. Façade tout en angles, une petite terrasse, des fenêtres rectangulaires, et hormis la vue magnifique sur la forêt, rien d'exceptionnel, somme toutes. Sinon qu'on l'a disait hantée.

Et que l'on avait raison, même si les fantômes qui la hantent sont faits de souvenirs douloureux et culpabilisants. La seule force de Bolltroal est là, mais il me fallut plus d'une nuit pour le découvrir.

Car c'est de la sorte que ce démon se manifeste, par les souvenirs. Ça, et sa toux, dans les récepteurs télés éteints, et quand tout le monde dort profondément, bien sûr.

De tous ceux qui y louèrent une chambre, je ne sus que rarement comment ils avaient eu vent de la hantise du manoir. Le web, peut-être, ou alors un entrefilet dans un journal quelconque en mal d'article sensationnel. Mais cela n'a gère d'importance.

jeudi 30 octobre 2008

Brumes de nuit en phase d'évaporation

Me voici à nouveau, Luminalba, présent devant toi. Je sais que, concernant de nombreux textes, ils sont nombreux à m'attendre, il y a Lucie, il y a Ned, il y aussi ce fan-club qui s'est créé. Mais parfois, le besoin d'écriture ne s'accomode pas de chemins nécessaires et prend des voies de traverses, nourri par les liens hors des textes, ceux de la vie où vivent de vraies personnes. On ne maîtrise pas toujours son inspiration. Alors, pour ceux qui avaient aimé la princesse et le paysan, voici une variation locale de ce compte. A bientôt, les gens, portez-vous bien, et n'oubliez jamais de chanter.

Marguerite blanche biche


Selon une très vielle légende,

En hommage à Charles Quimbert et à tous les collecteurs des souvenirs qui s’effacent.
La nuit particulière de cette année -là, le vent s’est éteint, avec un dernier chuchotis murmuré dans le friselis de l’eau du lac. L’automne roussissait les fougères et rougissait les feuilles des arbres. Sur l’eau immobile s’est dessiné, tremblotant, le reflet de la lune pleine et de son halo d’argent. Une chouette est passée, silencieuse, dessinant de son vol léger une fragile strie, noire et fugace, sur le tapis d’étoiles de la nuit. Un grand frisson a parcouru les berges du lac du château de Comper, quand dans le monde caché gémirent, pour la première fois de tous les temps, les voix des pleureuses.
Sous l’onde, tout dormait. Dans le palais de cristal de dame Viviane, que seul savent discerner ceux qui accrochent des étoiles dans les irisations de leurs pupilles, rien ne bougeait, les portes étaient closes. Les algues ondulaient paresseusement dans le léger courant et l’on aurait presque pu se croire emprisonné dans un verre épais. La proximité entre le monde du petit peuple et celui des humains se faisait évidente, et ses frontières fragiles ; car des ponts parfois naissent spontanément, en de telles nuits, quand une feuille, en cercles lents, choit du firmament et fait croître, sur la surface du lac, des cercles concentriques qui lentement s’éloignent et s’évanouissent au lointain.
Viviane avait parmi ses suivantes une dénommée Marguerite, fille des forêts qui l’avait suivie dans son palais. Et quand les soirs de pleine lune résonnait l’appel du cerf sous les ramures des bois proches, Marguerite sentait battre plus fort son cœur, et le désir la prenait de revenir parmi les siens. Alors, subrepticement, sans déranger le moindre grain de sable du fond du lac, elle ouvrait l’une des fenêtres du palais de cristal et s’accoudait sur son chambranle. Elle soupirait silencieusement, écoutait, à en perdre raison, les bruits des halliers et des sentes, le passage furtif d’un renard en maraude, le grognement sourd du sanglier fouissant, le halètement de la harde qui paissait dans les clairières et qui, sans nul doute, formait des panaches de vapeur dans la froidure de la fin d’octobre. Le mois tirait à sa fin, et novembre à venir était en gésine de linceuls blancs sur l’herbe du matin.
Un tel soir, elle sentit sur son épaule, léger comme un rêve de papillon qui se poserait, la paume de sa maîtresse :
- Te voilà bien songeuse, Marguerite. Quel est ce secret qui barre ton front d’une ride, qui éteint les étincelles dans tes yeux ?
- C’est que je me languis, Viviane ma maîtresse. Les arbres de Brocéliande me manquent, comme le bruit de mes pas dans les feuilles mortes, et l’odeur de l’hiver qui peu à peu empreint le monde de la terre, quand ici est le monde des eaux.
- Tu es fille des forêts, et tu as choisi de demeurer avec moi, m’en faisant la promesse ; souhaites-tu que je te délie de ce serment ?
- Je n’ose vous le demander, Viviane ma maîtresse. Mon cœur se consume de ne pouvoir à nouveau battre sous la cime des hêtres et des chênes.
- Alors va, Marguerite, je te délie, pour une nuit, de ton engagement. Cette nuit est tienne. Mais cependant, je te mets en garde…
- Oui, Viviane ma maîtresse ?
- Hors de ce palais, la vie n’est pas seulement chemins de chevreuils et blaireaux, car depuis que tu me suivis ici, les hommes se sont arrogés le droit de faire la forêt à leur image, une image de force, de violence et de mort. Prends garde à ne pas croiser leur chemin, Marguerite.
- J’en aurai grand soin, Viviane ma maîtresse. »
Etendant ses bras couverts d’une mante en tissu léger, Marguerite prit son envol du fond du lac, gagnant la surface à grands coups d’aile tranquilles. Entre les nénuphars, sa tête émergea, et l’eau lissait ses cheveux blancs et faisait un masque luisant à sa douce figure. De la manière d’un serpent, sinueuse et vive, elle gagna le rivage et sortit de l’onde, sous la pleine lune d’octobre.
Suivante de la fée Viviane, elle connaissait le secret des images. Sur le lac, son reflet explosa sans un bruit en une myriade d’étincelles fulgurantes. Quand repassa sous l’astre nocturne le vol de la chouette, buvait, le cou tendu, éclairée par l’argent de la lune, une blanche biche.
Marguerite releva la tête, huma l’air de ses naseaux veloutés, ses oreilles frétillèrent. D’un bond gracieux, légère comme une touffe de plumes emportée par le vent, elle s’élança en direction des arbres proches.
La harde paissait dans la clairière. Elle passa la nuit avec ceux qui étaient ses semblables à présent. Puis, au petit matin, comme la brume se levait sur le lac, elle regagna l’onde et redevint la suivante de la fée Viviane, jusqu’à l’année suivante.
Il en fut ainsi, au fil des temps ; chaque dernière nuit d’octobre, elle quittait le palais de cristal et renouait avec les liens de la forêt. A chaque fois, le paysage, pourtant toujours le même, différait. Un pont fut construit, un château de pierre érigé, des hommes y vécurent, se succédant génération après génération. Il y eut des flammes, certaines années, qui couronnèrent l’édifice, et ces années-là Marguerite ne quittait pas le palais de cristal. Il y eut des fracas terrifiants, acier contre acier, des râles, des cris et des pleurs, et ces années-là non plus elle ne s’éloignait du palais que la magie de sa maîtresse, instruite par le grand Merlin, cachait aux yeux de tous, de plus en plus profondément, de plus en plus loin.
Le monde des hommes se transformait, des machines bruyantes rayaient l’azur du ciel, des détritus étranges se posaient sur le fond du lac, désormais de vase, et y demeuraient pour une éternité, refusant de retourner à la terre comme le font les seules choses qui comptent.
Mais un jour, sur les berges du lac, refleurirent les robes et les broderies de temps révolus, et, suivis d’une troupe assez grossière d’humains du vingtième siècle, des figurants encostumés faisaient revivre la splendeur des âges d’autrefois, quand les frontières entre les mondes étaient plus ténues. Cette année-là, alors que, à proximité du lac, le chêne fêtait ses quatre cents ans, Marguerite osa à nouveau quitter le palais. Mais elle ne se transforma point en blanche biche, choisissant de côtoyer, l’espace d’une nuit, ces humains de théâtre. Au fil des ans, elle apprit à les connaître, et dorénavant, son cœur battait plus fort et rougissait ses joues quand surgissait Renaud, la taille souple, les épaules larges, le cheveu noir et les yeux bleus.
Il faisait partie de la troupe du Cercle de l’Imaginaire Arthurien qui, tous les ans, pour le bonheur des touristes, tentait de faire revivre les légendes de Brocéliande. Il sympathisa avec Marguerite, et s’étonnait de ne la voir qu’une seule nuit l’an ; mais jamais la suivante de Viviane ne lui révéla son secret. Il lui fit maintes promesses, lui tint maints langages roucoulés d’amoureux, la prit souvent par la taille, inventait pour eux deux des jeux adultes, mais jamais ne sut voir la blanche biche sous la peau de la femme ; quant à la suivante de Viviane…
Renaud rêvait les temps imaginés de la légende, les recréait sans se soucier de leur vérité ou de leur cohérence, jouait être un seigneur de jadis, vivait en somme plus sous son costume médiéval que dans son triste habit gris d’humain banal. Mais toujours, il ne voyait Marguerite qu’une seule nuit l’an.

lundi 21 juillet 2008

Issu de la glaise, tu retourneras à la glaise

Cette nouvelle est parue dans l'anthologie "Jeunesse Eternelle" parue aux éditions Lokomodo

Quelques larmes, de l'eau au coeur de l'été

J'ai été absent longtemps, Luminalba. Mais je ne suis jamais bien loin, tu sais ?
Voici quelques larmes, de l'eau salée comme la mer. Je ne suis pas souvent quelqu'un de très gai, et pour me faire pardonner mes cris, pour donner à ceux qui nous lisent les clés pourcomprendre comment laisser l'eau couler sans y brûler l'âme ou le coeur, je vais ajouter une deuxème histoire, plus initiatique, plus chamanique.
A bientôt, le monde, à bientôt, les gens.


Capt'ain Bill
Papa met de l'huile, mais dit jamais rien, vu son caractère, comme dit maman. Maman, elle, elle met du harissa. Tu comprends, qu'elle me dit, c'est pour que l'os ait du goût. Moi, je m'en tape, du goût de l'os, tout ce que je sais, c'est que harissa, ça brûle grave et que j'aime pas ça.Pendant qu'ils font leurs trucs, moi, je ferme maximum les yeux et je pense au cap'tain Bill et comment je vais le torturer la prochaine fois que je vais le voir.
Le cap'tain Bill n'existe pas pour de vrai, faut pas non plus me prendre pour un naze légume, je sais bien que c'est une invention, mais moi, je trouve que c'est une invention maximum pratique et puis que c'est une invention que j'aime bien.
Avant, y'avait que papa, maman, elle faisait rien. Mais depuis qu'il y a eu ce soir, avec les milices et tout le reste, quand elle est rentrée maximum tard avec sa robe toute déchirée et que papa a rien dit du tout malgré que son shoot était trop vieux et qu'il a tout vu, alors ça l'a pris aussi, maman, je veux dire, mais pas comme papa, bien sûr, ce ne serait pas possible, je le sais, faut pas me prendre pour un naze légume. Maintenant, papa le fait plus souvent, et c'est devenu tous les soirs avant le câlin du dodo, papa ou maman, ça dépend des fois, mais jamais les deux.
Hier, j'ai pris le cap'tain Bill par les cheveux, les petits, tout derrière la nuque, puis j'ai tiré giga fort et il a crié, ça lui faisait mal, mais moi, ça me faisait plutôt du bien. Des fois, je le mords aussi, ou je lui arrache les bras. Il crie vraiment puissant fort, et moi ça me fait des choses. Mais je ne lui crève jamais les yeux, parce que ce serait très méchant et des fois il pourrait ne plus revenir même que ça me fait un peu peur ce qu'ils ont dit quand ils l'ont réparé pour la dernière fois.
Ça brûle, le harissa. Mais maman dit qu'elle est obligée d'en mettre, sans ça, elle dit qu'elle ne sent rien à cause des milices et tout ça et la robe déchirée que même papa a rien dit vu que c'est son caractère et comme tout fout le camp.
Quand j'ai essayé le harissa avec cap'tain Bill, c'était pas possible, parce que le cap'tain Bill, il est pas tout à fait vrai partout. Alors j'ai été faire un tour chez les poupées de papa. Elles, le harissa, elle connaissaient pas, le truc à papa, c'est plutôt l'huile et c'est normal, lui non plus, il n'aimerait pas le harissa, j'en suis sûr et certain même s'il n'en a jamais parlé, vu que de toutes façons il ne parle presque jamais et tout ça.
Le truc, pour arriver jusqu'aux poupées, c'est de choisir le bon passe, faut pas que je prenne le mien, sinon je me fais jeter, mais avec celui de papa, pas de problèmes, faut juste pas qu'on remarque que je l'ai piqué, alors j'ai surfé quand il était pas là. Les poupées, le harissa, ça les a brûlées aussi, mais les poupées de papa sont vraiment giga nazes connes comme pas deux, on dirait des poupées pour nazes légumes profonds et en plus, elles sont même pas belles à cause de leurs trucs noirs et rouges et de leurs bottes pointues de partout. En plus les poupées de papa sont même pas intelligentes, parce que malgré que ça les brûlait puissant fort le harissa, on dirait même plus que moi, elles en voulaient encore et me faisaient des gestes pour réclamer à cause qu'elles pouvaient pas parler à cause des baillons et des masques. Je n'aime pas les poupées de papa, je crois que je préfère le cap'tain Bill, il est moins con, lui au moins, c'est pas comme les poupées nazes connes à papa qui font rien que de se secouer quand on les touche, et quand on lui fait mal, au cap'tain Bill, je veux dire, et qu'il crie, au moins, c'est pour de vrai et pas dans le casque.
Hier, il y a une assistante qui est passée, la vieille, celle qui a des poils dans le nez et des grosses lunettes qu'on dirait des projecteurs et qui pue vraiment, et elle m'a demandé si tout allait bien, si ça allait les leçons sur la télécole, si j'étais content du cap'tain Bill, le genre de conneries habituelles qu'elle pose toujours, quoi. Moi, j'ai répondu tout va bien, rien de neuf docteur, alors elle a rigolé et s'est branchée avec ses trodes persos sur la borne du net pour interroger cap'tain Bill. Il ne lui dira jamais rien, cap'tain Bill, pour le harissa et l'huile. J'ai mis un verrou sur ses datas. Mais bon, la vieille, elle s'est rendu compte de quasirien, alors elle a vidé cap'tain Bill de ses datas pirates, ensuite elle s'est tirée sans attendre papa et maman et j'ai de nouveau été seul. Alors je suis parti surfer et torturer mon cap'tain Bill.
L'huile, le harissa, je ne sais pas si c'est bien ou si c'est mal. Papa veut pas que j'en parle, et maman non plus. Le harissa, ça brûle, et puis l'huile, j'aime pas, après, je suis puissant sale dedans et dehors et même des fois quand il n'y en a pas assez ça fait mal aussi. Mais je ne dis rien, ils sont tous les deux si gentils après, on dirait même pas un papa et une maman de la réalité, on dirait un papa et une maman de la publicité. C'est pour ça que je ne dis rien, parce que alors je les aime tellement très fort, mon papa et ma maman.

lundi 24 décembre 2007

Conte de Noël


C'est le réveillon, ce soir, Luminalba. Je ne crois pas que cela signifie grand chose pour les licornes, mais pour les humains, c'est un temps de fête. C'est un temps de contes, aussi. Les contes de Noël finissent toujours mal, et sont porteurs de messages, c'est la tradition qui veut ça. Et s'ils ne comprennent pas, ils pourront demander à Lucie. Elle sait, elle, c'est même elle qui m'avait appris l'incident à l'origine de cette nouvelle. Alors, Luminalba, pour les humains qui nous lisent, et parce que je leur adresse mes meilleurs voeux de joie pour ce réveillon, je leur ai écrit ce petit conte. Joyeux Noël, le monde. Joyeux Noël.

Fils du vent, voleur de poules


Cette nouvelle est parue dans l'anthologie "Identités" parue aux éditions Glyphe

mardi 13 novembre 2007

D'où les histoires viennent...

Début d'une histoire... Premier jet, brut de décoffrage, tapé à la volée comme ça venait. Un jour, je la finirai. Quand j'aurai plus de temps.

Valeur de sang, valeur de temps

Il était une fois la fille de l'empereur de Chine, qui s'en allait en son équipage de par les chemins du monde, devisant de choses et d'autres avec son précepteur et sa servante. Il était cette même fois un pauvre paysan célibataire, sur le bord des routes du monde, qui y avait un champ, y cultivait des légumes et s'y trouvait pour retourner la terre avec ses moyens de pauvre paysan célibataire. Il faisait beau, et le soleil brillait ainsi qu'il en va quand des événements tels que ceux que je vais vous conter se produisent.

Dans le carrosse, la fille de l'empereur discutait de la valeur des choses quand elle vit, courbé en deux, gris sur le brun clair de terre retournée, le pauvre paysan célibataire.

- Ainsi donc, dis-tu, précepteur, sang a valeur de roi quand temps a valeur de paysan ?
- Il en est ainsi, sublime fille de l'empereur, c'est ainsi que vont les choses de par les chemins du monde. Sang pour les rois, parce le temps leur appartient, temps pour les paysans, puisque le sang leur appartient."

La fille de l'empereur de Chine était têtue et n'aimait pas ne pas comprendre. Or, les paroles de son précepteur, pourtant emplies de sagesse selon ses dires, semblaient très obscures, un galimatias dans lequel elle comprenait les mots et leur arrangement, mais non leur sens réel.

Aussi, elle fit arrêter le carrosse passé un tournant, pour que ne la reconnaisse pas pour ce qu'elle était le pauvre paysan célibataire, et en descendit. Empruntant les vêtements de sa servante, elle descendit et se changea dans un fourré, puis alla à la rencontre du pauvre paysan célibataire afin de connaître que pouvait être valeur, pour un paysan, et quelle était valeur, pour un fille d'empereur.

- Bonjour, paysan. "

Les yeux baissés, ce dernier ne répondit pas. Il avait, à la tenue de l'inconnue, reconnu une personne de haut rang, servante d'un noble personnage, et son rang ne lui permettait pas de l'importuner avec sa grossièreté. Mais, du reflet de sa houe, il vit les yeux de la fille de l'empereur de Chine, et son jugement en fut troublé ; car voici : elle avait de splendides yeux en amande ; clairs, et qui tranchaient sur la pâleur de son visage et la noirceur de sa chevelure. Et le paysan souffrait d'être célibataire. Aussi, au bout d'un moment, et voyant que la belle apparition ne s'en était pas allée, il répondit :

- Bonjour, belle fille noble.
- Que fais-tu là, paysan ?
- De ma houe, je brise la terre et la retourne, afin qu'elle soit revivifiée par le soleil et porte à nouveau, l'an prochain et en abondance, les légumes que je vais y semer.
- Un an ? C'est long, paysan, pour pouvoir manger à nouveau. "

Grattant sa terre, le pauvre paysan célibataire ne répondit pas. C'était ainsi qu'allaient les choses, pour lui. Une année pour préparer la terre, une année pour faire pousser et récolter, et une année pour s'en nourrir. Il en allait ainsi, et ce n'était pas la peine, à ses yeux, d'en dire plus.

- Montre-moi, paysan, comment tu agis, et laisse-moi agir de même.
- Montrez-moi vos mains, belle fille noble. "

Elle fit ce qu'il lui demanda, et lui, émerveillé, contemplant les longs doigts fins et blancs, la peau fine et délicate sous laquelle battaient des veines bien rouges, soupira d'aise, les yeux ravis par cette merveilleuse vision.

- Je ne le peux, belle fille noble. Vos mains seraient abîmées par ce travail, et ce serait grossier de ma part de gâcher leur beauté. Regardez mes mains et comprenez. "

Il lui montra ses mains, de rudes mains de pauvre paysan célibataire, emplies de cals et de corne, aux rides emplies de terre, aux ongles courts et cassés.

- Voici mes mains, belle fille noble. Voici ce que de retourner la terre en a fait. Ne me demandez pas d'infliger un traitement identique aux deux colombes que sont vois mains.
- Ah, il suffit. Quand j'ordonne, tu dois obéir. Montre-moi, je veux savoir. "

Alors, la mort dans l'âme, le pauvre paysan célibataire prit sa houe, la plaça dans les mains de la fille de l'empereur de Chine, et, se plaçant dans son dos, lui saisit les bras au niveau des coudes et les leva.

- Il est lourd, ton instrument, paysan.
- Je ne le trouve pas lourd, puisque c'est grâce à lui que je me nourris. Mais je comprends qu'il en aille ainsi pour vous.
- Et ensuite, quand l'instrument est levé, que fais-tu ?
- Voici, j'en abats le tranchant sur le sol, et pousse le manche pour que se soulève la terre. "

Et ainsi, dans la douce journée ensoleillée sur les bords des chemins du monde, le paysan apprenait à la fille de l'empereur de Chine comment sarcler et retourner la terre, abîmant ses mains douces et fines sur le bois grossier de sa houe, lui prenant la taille pour mieux lui montrer comment ne pas se fatiguer trop vite, enivré malgré lui par son parfum précieux de fille de l'empereur de Chine ; et quand ses mains rudes et grossières de pauvre paysan célibataire frôlaient les douces colombes qu'étaient les mains de la fille de l'empereur de Chine, il en était à chaque fois bouleversé.

- C'est douloureux, paysan, dans mes mains.
- Montrez-moi, belle fille noble. "

Elle étendit ses mains ainsi que les plumes de la roue d'un paon, et il vit au beau milieu d'icelles, perle rubis sur la neige de sa peau immaculée, une goutte de sang.

- Il suffit, à présent, belle fille noble. A quoi bon gâcher encore la douceur et la blancheur de vos paumes sur le bois de la houe ? La vie de pauvre paysan célibataire n'est pas pour vous, et vous en avez appris assez pour aujourd'hui. "

Elle le regarda, et dans sa figure, elle vit un soleil qui brillait bien plus chaud que le soleil de son précepteur. Mais il commençait à se faire tard, et elle vit, brillant au loin et se rapprochant, les armures des soldats du roi, qui s'inquiétaient de ne plus la voir et avaient quitté l'équipage.

Aussi, plaquant très rapidement un baiser léger comme une plume sur la joue du pauvre paysan célibataire, elle le quitta et s'en retourna vers le carrosse au-delà du tournant de la route, serrant au creux de sa main une goutte de sang. Elle fit signe aux soldats d'attendre, et se changea dans les fourrés, avant de regagner le véhicule, cependant que le pauvre paysan célibataire continuait de retourner la terre pour la vivifier dans le soir qui s'en venait.

Le temps passa, la perle de rubis au creux de la main de la fille de l'empereur de Chine sécha et s'envola, ne laissant qu'une petite trace blanche et fine en souvenir de ce qu'elle avait manié la houe, ce jour-là, sur les bords des chemins du monde.

A quelques temps de là, à la veille des célébrations de l'an neuf, l'empereur de Chine fit convoquer sa fille dans la grande salle couverte de nacre et lui parla, alors qu'il était assis dans son trône en écailles de dragon, savourant un thé dans lequel il faisait tourner une petite cuillère de vermeil.

- Ma fille, tu vas bientôt être en âge de te marier ; il me faut te choisir un époux. Mais tu sais que je t'aime, et je ne veux pas en choisir un qui n'ait pas ta convenance. Aussi, dis-moi : y en a-t-il un qui ait ta préférence ?
- Je ne le sais pas, père, je n'en ai pour l'heure trouvé aucun qui me convienne tout à fait. Ton vizir est fort sage, mais il a au fond de l'œil comme une lueur mauvaise et qui me fait peur, quand il me regarde et ne sait pas que je l'observe. Concernant ton chambellan, je ne sais ce qu'il pense vraiment, tant il excelle à cacher ses pensées. Si le capitaine de ta garde est fort bien fait, il ne sait parler que de sang et d'honneur. Quant à nos voisins, ils sont tous fort âgés et je ne goûte guère aux plaisirs qu'ils affectionnent. Je ne sais, père, lequel prendre...
- Il ne presse pas trop que tu arrêtes ton choix, ma fille adorée, mais le royaume ne saurait trop attendre. Aussi, je te laisse une année pour ce faire. L'an prochain, lors des célébrations de l'an neuf, tu annonceras ton choix à ma cour. "

Ainsi fut proclamé, avant que les fusées de l'an neuf n'illumine le ciel et que les pétards chassent les mauvais esprits, de par les routes du monde, la nouvelle que l'an prochain la fille de l'empereur prendrait un époux.

Une année passa. A la cour de l'empereur de Chine, tous complotaient pour obtenir les faveurs de la fille de l'empereur, mais cette dernière à tous se refusait. Tel était trop ceci, tel autre trop cela, et aucun ne lui convenait. Le grand vizir, qui de tous était le plus empressé, fit appel à un magicien, qui amena dans une pièce secrète de nombreux appareils étranges qui zonzonnaient, crépitaient et bruissaient étrangement, avec sur leur face des cadrans qui tournaient en tous sens et affichaient des valeurs sans cesse changeantes.

Dans son champ, au bord des routes du monde, le pauvre paysan célibataire avait semé et, parce qu'il avait l'amour des plantes qui poussent et savait y faire pour vivifier la terre, ses légumes poussèrent en abondance. Il les emmena au marché, mais ils avaient tant et tant poussé qu'il ne put tous les vendre, et se retrouva néanmoins en possession d'une belle somme d'argent pour un pauvre paysan célibataire. Il mit des choux en jarre pour les faire fermenter, il mit des courgettes, des aubergines et d'autres plantes encore en bocaux pour l'hiver, récolta et fit sécher son riz et ses autres céréales, prépara et ainsi fit des provisions pour toute l'année à venir. Contemplant, dans le cellier, toutes ses provisions, il en était content, et remercia les dieux ainsi qu'il se devait. Il pensait parfois à cette belle fille noble dont il avait fait couler le sang, et, étrangement, cette pensée ne lui faisait pas peur. Quand virent les temps des célébrations de l'an neuf, il s'en alla à la grande ville pour y assister aux festivités.

La fille de l'empereur de Chine n'avait pas arrêté son choix, et ne savait que faire pour annoncer la nouvelle à son père. Reculant le moment, elle se taisait. Quand vint le moment des festivités, elle monta dans son carrosse et parcourut les rues de la grande ville, cachée derrière les rideaux et observant la foule qui se pressait, étourdie du bruit des pétards qui éclataient de toutes parts, enivrée de joie et de ferveur. Au sein de cette foule, le pauvre paysan célibataire regardait passer le somptueux équipage et se souvenait des mains comme des colombes de la jeune fille noble, de la douceur de sa taille quand il l'avait prise pour lui montrer comment manier la houe, et de l'éclat, sauvage et imprévisible, étincelle de bonheur, de ses lèvres sur sa joue quand elle l'avait embrassée. Mais un paysan ne saurait convoiter une jeune fille noble, et il tentait de se résigner.

- Tu es célibataire certes, mon ami, mais tu es aussi pauvre et paysan. N'espère pas contempler tous les jours de ta vie ce qui ne fut qu'un rêve, contente-toi de ton statut et cherche plutôt, en ce jour de liesse, une compagne qui te soit accessible. "

Voici ce qu'il se disait alors que, les yeux pleins d'étoiles, il contemplait le passage de l'équipage somptueux de la fille de l'empereur de Chine. Mais les hommes sont ainsi faits que jamais tout à fait ils ne renoncent à leurs rêves, et il suivit le cortège jusqu'aux grilles du grand palais.