Tu vois, Luminalba, j'existe toujours. J'ai un peu publié, depuis près de 13 ans, mais pas énormément. Il fallu qu'un éditeur vienne me chercher pour qu'enfin je retâte à la transe de l'écriture. Alors je m'y suis remis. Mais le monde de l'édition n'a pas tant évolué que cela, il a même empiré, je trouve.
C'est ce qui fait quaujourd'hui, je vais réanimer ce vieux blog, soulever sa poussière, et tenter d'y poser de nouveaux textes. Je ne sais pas où je vais. Mais qui, en définitive, dans le monde actuel, peut connaître l'avenir ?
Alors, pour toi, un vieux texte que j'ai dépoussiéré et réadapté, qui s'appelle "Conte la forêt qu'ont désertées les licornes". Ce n'est pas une histoire très joyeuse, mais tu me connais, j'ai toujours eu du mal à faire rire les gens. La voici :
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Approchez, venez plus près, n’ayez pas peur. Il fait froid, n’est-ce pas, dans cette clairière ? J’ai beau le savoir, moi-même, chaque fois que je m’arrête ici, j’en suis surpris. Si peu de chaleur… Comme si nous nous trouvions, ici, là où bat, glacé, le cœur d’un éternel hiver.
Serrez-vous contre le feu, allons, il n’y a que cela à faire. Je ne sais s’il suffira à réchauffer votre chair transie, à insuffler à nouveau un peu de vie dans vos os, mais je sais, de manière évidente, que si vous ne le faites pas, vous courrez le risque de geler sur place. Même le feu ne semble pas suffisant pourtant à briser la gangue de glace qui serre votre poitrine. Alors, étendez vos mains, frottez-les au-dessus des flammes, faites comme moi.
Il y avait des licornes, ici, autrefois. Il ne régnait pas, alors, sous les frondaisons de ces chênes vénérables, cette température polaire. Il y avait le printemps, l’été, l’automne et l’hiver, ainsi qu’il est de mise partout ailleurs sur cette planète.
Les licornes étaient belles… Robes aux couleurs variant du blanc pur et étincelant, presque bleu à vous brûler les yeux, au fauve le plus chaud, yeux splendides à vous faire oublier que vous êtes un homme, à vous faire vous prendre, l’espace d’une nuit d‘été, le temps d’un feu des flammes aux braises, pour un dieu…
Il est quatre temps où, pour l’espace d’un moment éternel, les licornes changent, aux quatre points où, autour du soleil, la planète passe par ses points remarquables. Équinoxe de printemps, solstice d’été, équinoxe d’automne, solstice d’hiver, quatre nuits hors du temps où se déchire le voile des apparences, où se révèle la vraie nature des choses. En ces nuits magiques, les licornes prennent leur apparence féerique.
L’on dit que tout le petit peuple est né de leurs unions, et peut-être est-ce vrai, car voici : durant la nuit de l’équinoxe de printemps, les licornes se font petit peuple par choix et par nature. Certaines d'entre elles se font poulpiquets chevauchant des pies et volant au-dessus de l'onde. Leurs sœurs parfois se font kornikaned jouant de leurs trompes minuscules sur les champignons, ou encore korils aux voix espiègles et aux pieds minuscules dansant sur la mousse. Les plus folles se font esprits des eaux et s'ébattent dans l'onde en créant des arc-en-ciel sous la lumière de la lune ; l'on dit même que ce sont ces dernières qui procurent aux sources des propriétés bien au-delà des rêves humains.
Au solstice d’été, durant la nuit la plus courte de l’année, sous la lune qui y brille toujours pleine en ces lieux, elles se font vagues sur le lac, gerbes de poissons qui sautent soudain, échos mouillés de pas étouffés par la mousse, et enfin femmes aux longs cheveux blancs, prêtresses d'un culte ancien où l'amour fait éclore la beauté dans les âmes.
Quand s'en vient l’équinoxe d’automne, elles se font gardiennes des seuils, vieilles femmes ridées trempant des clés rouillées dans des chaudrons de cuivre dont elles font chanter le métal en le caressant de l'ajonc, guidant les morts vers la vie, laissant vivants et morts s’apercevoir, se rejoindre, se souvenir en commun de ce qu’ils ont été, de ce qu’ils sont, de ce qu’ils deviendront avant qu'au petit matin ne subsistent que des souvenirs.
Et enfin, au cœur de l’hiver, quand les nuits semblent sur le point de triompher définitivement du jour, au centre de la froidure, les licornes se font dames blanches, ombres d'albâtre sur le givre, brumes évanescentes qui s'effilochent sur les eaux du lac, esprits, souvenirs de ce qui fut beau et en garde encore la trace, espoirs déraisonnés de voir la nuit reculer.
On les dit gardiennes du temps…
Nul ne sait, même les dieux, quelle est leur origine. Il semble qu’elles aient toujours été présentes, dès lors que magie et beauté se trouvaient réunies en un même lieu. Elles n’étaient pas là hier, aujourd’hui les voici, peuplant les forêts de leur sublime présence. Il se murmure, dans les alcôves où seuls les érudits encore travaillent, que c’est la magie et la beauté qui les font naître et les attachent à tout jamais en un endroit.
Ce lieu fut de beauté et de magie, autrefois. Il se dit que, pour créer cette forêt, pas moins de quatre dieux unirent leurs efforts. Et de leur sueur, de leurs mains unies, poussèrent les chênes et les hêtres, ruisselèrent les ruisseaux, s’épanouirent tranquillement un lac et ses mares voisines, germèrent les fougères et les buissons de houx, surgirent du sol des nombreuses fontaines aux vertus extraordinaires. Puis, quand fut achevée leur œuvre commune, ils prirent pour habitude de s’y rendre pour s’y reposer, gardant secret l’emplacement des portails et les clés pour ouvrir ces derniers.
Il en allait des dieux comme des hommes, en ces temps-là. Entre eux aussi, des sentiments aussi tristes et destructeurs que la jalousie fermentaient et donnaient naissance à des luttes sans merci.
Mais toujours, le lieu resta clos, jusqu’au moment où…
Même si magiques, les licornes sont des êtres ayant besoin, comme tout ce qui vit, de contacts hors de leur milieu ; ainsi vont les choses, pour que, au contact de l’autre, l’on prenne mesure de ce que nous sommes et, en nous enrichissant mutuellement à ce contact, nous progressions.
Aussi, quand elles prenaient l’apparence de fées, les portes s’ouvraient et laissaient alors entrer des humains, pour rire, danser, discuter, s’amuser, s’aimer et apprendre, tout au long d’une nuit inoubliable. Puis, au petit matin, épuisés, les êtres humains se réveillaient devant les portails clos.
L’histoire n’a pas retenu le nom du dieu, jaloux de cet endroit, qui tenta de le faire sien. Plusieurs fois, il s’était présenté aux portes, mais sa nature divine l’empêchait de les franchir sans en connaître les clés, et sa colère n’avait de cesse de le pousser à tenter, encore et encore, à pénétrer.
Il n’est pas de hiérarchie parmi les licornes, même si, parfois, l’une d’entre elles se distingue de ses sœurs, par un port de tête royal, par une crinière soyeuse et immaculée, par des sabots légers comme le vent, par une robe étincelante. Luminalba était l’une de ces licornes nées de l'onde pour vivre sur la terre ferme, et quand elle se penchait sur le lac pour y boire, les poissons remontaient des profondeurs pour l'admirer sous le soleil qui, pour la belle licorne, rendait les lieux plus lumineux.
Cette année-là, le dernier solstice d’été que devait connaître ces lieux, des feux avaient été allumés dans la forêt, pour abriter, le temps d’une étreinte, les amours des licornes et des humains. Luminalba n’avait pas rejoint ses sœurs, qui se massaient, au soir tombant, à côté des grands portails d’églantine et de chèvrefeuille sauvage. Elle avait préféré se tenir à l’écart, se reposer de ses courses folles sur les feuilles tombées au sol le dernier hiver, et, allongée sur le dos, à proximité du lac, contempler la face radieuse de la lune, ses longs cheveux blancs faisant un écrin à sa douce figure.
Il était, parmi les hommes proches des portails d’églantine et de chèvrefeuille sauvage, un garçon à la figure belle, aux épaules bien découpées, aux hanches étroites, aux dents blanches comme la neige, aux yeux bleus comme un ciel d’azur. Il était également, rôdant à proximité, le dieu jaloux, qui avait conçu le moyen de pénétrer en ces lieux. Léger comme un souffle d’oiseau, le dieu s’incarna dans le jeune homme, subjuguant son esprit et s’installant en son âme. Puis, le pied dansant, quand à l’horizon s’effaça le disque du soleil, il entra dans la forêt. Il savait que, parmi les licornes présentes, seule Luminalba était digne de le recevoir en elle, il savait que seule elle lui permettrait d’investir les lieux et de les faire siens. Aussi, dédaignant les feux où déjà, dans la pénombre proche, les flammes dessinaient collines et combes sur les épidermes nus, il joignit le lac, se pencha sur la blanche licorne ; aérienne, sa bouche se posa sur celle de la licorne. Leur langues s’effleurèrent, leurs bras se joignirent, les emprisonnant mutuellement dans deux cages de chair d’où seul le plaisir pourrait les délivrer.
Tout au long de la nuit, sous l’éclat de la lune se reflétant dans les eaux du lac, leurs peaux jointes mouillées de sueur et de plaisir, ils s’aimèrent comme seuls une licorne et un dieu peuvent s’aimer, sans fin, faisant vaciller les colonnes du ciel, se sentant inlassablement, flux et reflux de leur plaisir, mourir et renaître en l’autre.
Quand l’aube rosit à l’est, il ne restait du feu que quelques braises rougeoyantes et, toujours s’aimant, les deux amants d’une nuit joignirent les portails d’églantine et de chèvrefeuille sauvage. Puis, tenant par la taille son amante, le dieu fit franchir à Luminalba le seuil, alors que cette dernière éperdue, les sens inassouvis encore émus de la force de leur étreinte, avait fermé les yeux.
Dans un gémissement, les portails se refermèrent. Dans un soupir et un embrasement soudain, le corps du jeune homme s’affaissa, en cendres, brûlé par la puissance du dieu qui l’avait possédé.
Désormais hors de la forêt dont les portes étaient closes, Luminalba n’avait plus pouvoir d’entrer. Elle tourna ses pas et s’en fut, sa corne irisée jetant un dernier éclat dans le soleil du matin.
Dans la forêt, les licornes sans trêve cherchaient leur sœur, l’appelaient, s’interpellaient, faisaient et refaisaient sans cesse le trajet de l’absente. Quand s’en vint l’équinoxe d’automne, qu’à nouveau s’ouvrirent les portails, elles virent les cendres et comprirent. Alors, parce que avec Luminalba s’en était allée une partie de la magie de la forêt, elles franchirent les portes d’églantine et de chèvrefeuille sauvage et, les unes derrière les autres, disparurent à l’horizon."
Depuis ce temps, les portails sont demeurés ouverts. Mais jamais les licornes ne revinrent et peu à peu les dieux se lassèrent et désertèrent eux aussi les lieux, décrétant, afin de garder le souvenir de l’infâme forfaiture, l’hiver perpétuel sur la forêt. Les animaux moururent, et bientôt, hormis l’ombre d’un dieu autrefois jaloux mais désormais amer et triste, seuls demeurèrent les chênes. Ainsi attendent en vain, depuis si longtemps désormais, les seuls témoins de cet âge oublié, espérant que s’en reviennent Luminalba et ses sœurs. Car, voyez-vous, même les dieux jaloux parfois, pris aux rets de leurs propres pièges, ne peuvent qu'aimer puis pleurer leurs amours disparues.
Voyez, une larme coule sur ma joue et aussitôt se transforme en glaçon, étincelant joyau me rappelant l’éclat de la douce licorne que je trahis, une nuit d’été, au bord du lac.






